CRISE

Charles Wyplosz: «La réaction du marché au risque de la dette souveraine est injustifiée»

Par ANNE GAUDARD le 06.02.2010 à 00:01

Selon le professeur Charles Wyplosz, exiger aujourd’hui des plans de rigueur relève d’un non-sens économique. Le problème de la dette croissante est à régler sur au moins trente ans.

Après la crise des dettes privées, la crise des dettes publiques? Les marchés se sont affolés ces derniers jours à l’idée que certains pays de la zone euro puissent se retrouver en défaut. Mais la situation en Grèce, au Portugal ou en Espagne justifie-t-elle vraiment cette soudaine réaction? Non, insiste le professeur d’économie à l’Institut de Hautes Etudes internationales et du dévelop­pement, à Genève, Charles Wyplosz. «Cette réaction paraît presque incompréhensible, si ce n’est par un phénomène classique de panique.»

Est-ce incompréhensible ou la conséquence du manque de visibilité, de confiance actuelle?
C’est la dynamique des marchés financiers qui ne sont en fait qu’un grand commérage: tout le monde parle de la même chose au même moment. Nous nous retrouvons ainsi face à un effet de masse, pas vraiment soutenu par une analyse économique sérieuse.

Comment évaluez-vous le risque effectif de la dette souveraine?
Prenons la Grèce, d’où tout est parti. Comme tous les Etats, Athènes va bientôt se retrouver avec une partie de sa dette arrivant à maturité. Il s’agira alors de la renouveler, de la refinancer. Si le gouvernement ne trouve pas de prêteur, techniquement, la Grèce sera en défaut. Certains paniquent mais un pays ne peut mettre la clé sous la porte. Etre en défaut voudra simplement dire qu’Athènes ne sera pas capable de servir sa dette. Qu’elle va devoir renégocier avec ses créanciers. Le défaut d’un pays n’est en soi pas rare, mais il est rare en Europe.

Mais il y a tout de même cette explosion généralisée des déficits publics, dont un tiers proviendrait des plans de relance…
Les pays ont répondu de manière juste pour éviter la récession. C’était le prix à payer pour ne pas revivre le scénario des années 30. Nous nous retrouvons aujourd’hui avec des dettes qui augmentent, oui, mais c’est le problème des trente ou cinquante prochaines années que de résorber ces séquelles.

Quel effet cette situation peut-elle avoir sur une reprise qu’on annonce déjà lente?
Si l’euro recule, ce sera une excellente nouvelle! Et il baisse. Un euro moins fort facilitera la reprise dans la zone euro. Sauf bien sûr si la panique s’empare des marchés. Le risque de contagion, d’un arrêt brusque de la consommation et de l’investissement ne peut ainsi pas être sous-estimé. Comme on l’a vécu l’an dernier avec le subprime.

Le marché veut des plans de rigueur. Mais ne doit-on pas attendre pour permettre d’abord aux gouvernements de sortir de la crise?
Cette exigence est l’élément le plus pénible de la situation actuelle. La pression des marchés financiers arrive à un moment où il est effectivement trop tôt pour se lancer dans des politiques restrictives. On parle depuis six mois de stratégie de sortie de crise, un consensus s’est créé pour dire que, oui, il faut sortir de la crise, mais pas prématurément. Lancer un plan de rigueur aujourd’hui serait un non-sens au point de vue économique mais c’est ce qu’exigent les marchés financiers!

Quelle est alors, selon vous, la principale menace sur la reprise au-delà d’une panique à partir de la situation actuelle sur le front de la dette souveraine?
Je suis très inquiet pour les banques, en particulier en France et en Allemagne. Elles possèdent encore beaucoup d’actifs toxiques dans leurs comptes. Je crains qu’elles se montrent incapables de prêter au moment de la reprise. Or, sans crédit, pas de reprise!


La crise n’est pas la seule à avoir creusé les déficits

Un défi pour la zone euro, pour l’Union européenne.

Comment gérer la crise des finances publiques de certains de ses membres, plus laxistes sur le front budgétaire – on parle notamment des PIGS pour le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne? «Je crains que les gouvernements européens ne volent précipitamment au secours de la Grèce, triturant la législation pour pouvoir le faire, délivrant ainsi un message malsain, lance le professeur Charles Wyplosz. Car depuis trente ans, la Grèce n’a rien entrepris pour améliorer sa situation budgétaire, elle a même manipulé ses chiffres. Dans une certaine mesure, elle mérite de se faire réprimander.»

Cette semaine, le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet (photo Keystone 4 février 2010), a cependant rappelé que l’institut ne concéderait aucune exception aux règles budgétaires de la zone.

Les dettes souveraines pourraient être à l’origine de la prochaine crise, ce sont le principal risque global pour 2010, avait relevé le World Economic Forum avant Davos, devant l’explosion des déficits budgétaires.

Ils «sont impressionnants, mais ils ne sont pas tous dus aux politiques de relance, rappelle Michel Juvet de la banque Bordier, dans son analyse des risques 2010. On estime qu’environ un tiers de ces déficits résultent des programmes de relance. Le solde provient essentiellement de la baisse des recettes et du maintien de programmes de dépenses courantes décidés avant la crise.»

En fait, davantage qu’un seul et unique risque, les analystes du Crédit Agricole évoquent des «situations hétérogènes». Ainsi, «à court terme, la Grèce est de loin le pays le plus risqué: elle cumule un fort endettement public et une situation budgétaire initiale très dégradée». L’Irlande et l’Espagne sont, elles, des pays à risque. «La détérioration de leurs finances est rapide mais elle se fait à partir de niveaux d’endettement public initiaux moins lourds.» Le Portugal présente «également des risques importants à court terme».

Enfin, l’Italie «est le pays qui présente le moins de risques liés aux finances publiques, du fait des efforts budgétaires consentis ces dernières années».

Cela dit, concluent-ils, «il convient de rappeler qu’à plus long terme, les hausses des dépenses publiques liées au vieillissement démographique vont accroître les risques d’«insoutenabilité» des finances publiques de ces pays». AGD

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