A trois mois de l’ouverture de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud, les participants à la Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation vont évoquer la façon d’aborder la corruption et les mouvements d’argent dans le sport. Un milieu souvent difficile à pénétrer. Renaud Lecadre, journaliste à Libération, vient de publier Les super bonus du foot dans lequel il écorne l’image parfois un peu trop lisse des vedettes sacralisées du ballon rond.
Est-ce facile d’enquêter sur le milieu du foot?
Il est rare que des joueurs brisent l’omerta. C’est un univers qui a été plus facile à pénétrer dès lors qu’il y a eu des procédures judiciaires ouvertes.
Les joueurs sont-ils victimes ou complices du système?
Ils sont au cœur du système. On ne les met jamais en cause parce qu’on part du principe que ce sont des noeuds-nœuds qui ne comprennent rien au business. Or, ce sont les principaux bénéficiaires des revenus offshore. Chaque fois qu’il y a une procédure pénale, on ne les poursuit pas alors que ce sont eux qui profitent de toute cette usine à gaz. Lors du procès du PSG qui s’est achevé la semaine dernière à Paris, il n’y avait pas un seul joueur à la barre. Le procureur a même dit qu’ils étaient considérés comme des objets.
Personne ne veut s’attaquer aux joueurs, est-ce que vous dites?
Dans le foot, ils sont des icônes. C’est difficile de les mettre en cause. La presse sportive dénonce beaucoup de choses et fait beaucoup d’enquêtes, mais cela s’arrête aux joueurs.
En quoi sont-ils autant impliqués dans les combines que vous dénoncez?
Parce que tout le monde sait que les joueurs négocient des salaires net in the pocket. C’est le moteur du système. On fait sortir de l’argent pour leur éviter de payer des impôts et des charges sociales. C’est du noircissement. En France, en Italie, en Espagne et en Angleterre, toutes ces combines sont bien connues. C’est le club ou l’agent qui doit se débrouiller pour trouver des compléments de salaire. C’est notamment ce qui conduit à gonfler les montants des transferts de 10 à 20%.
Le foot et l’argent, c’est une vieille histoire, non?
Des compléments de salaire ont été versés en liquide à partir des années?50. Ensuite, cela s’est institutionnalisé et rationalisé. Le paiement occulte est entré dans la culture du foot depuis des décennies. La mondialisation du foot a épousé le modèle de la mondialisation des places offshore. Le milieu du foot est assez peu regardant sur la qualité de l’argent qui afflue dans sa sphère. Ces dernières années, c’est devenu une vaste usine à blanchiment avec des investisseurs occultes russes ou latino- américains.
Et maintenant, selon vous, il risque d’y avoir de plus en plus de matchs truqués…
Oui. Avec l’émergence des jeux en ligne et des paris sportifs, l’effet a été démultiplié. Plus il y a d’argent qui transite dans les jeux et plus il y a des matchs truqués. C’est mécanique.
«Les super bonus du foot», Renaud Lecadre. Presses de la cité.
Egalement attendu à Genève, le Canadien Dugan Hill, traqueur de matchs truqués.
? En 2008, au terme de trois années d’enquêtes, Dugan Hill a publié un livre de 443 pages intitulé Comment truquer un match de foot. Le journaliste a décortiqué les mécanismes qui ont conduit certains joueurs et certains arbitres à se fourvoyer dans les combines d’avant-match. Le Canadien a surtout mis en évidence l’influence grandissante des mafias asiatiques qui contrôlent les jeux clandestins et les paris. Aujourd’hui, il pronostique une explosion du nombre des matches truqués. Dugan Hill a découvert que les corrupteurs hantaient les couloirs des grands stades. «Le foot est touché à tous les niveaux, de la Coupe du monde aux ligues amateurs», constate-t-il, en mettant en cause la régularité de plusieurs grandes rencontres sur la foi de témoignages recueillis dans le milieu du jeu.