Un chien aboie sur notre passage, au Arales, et puis plus rien. Nous sommes partis de Moniaz depuis dix minutes, et nous ne verrons plus âme qui vive durant deux bonnes heures. En ce vendredi 6?août, les bois de Jussy, arrosés la veille, sèchent lentement dans le soleil matinal.
Le sentier est tout tracé, en lisière de forêt. A intervalles rapprochés, une borne, puis une autre. Impossible de se perdre avant d’atteindre l’une des deux pointes orientales du bois.
Une petite rivière barre alors notre route. Suivons la ! C’est plutôt un ruisseau, avec ici et là des gouilles jaunâtres. Mousses et branches basses, arbres sombres et torturés finissent de planter le décor. Un petit air de Brocéliande. Pour peu, on s’attend à voir surgir gnomes ou farfadets.
Un virage, très sec, à gauche, un autre à droite. Dix pas à l’est, quinze à l’ouest. Et on recommence. Tortueux, le cours d’eau. Celui qui l’a choisi pour frontière devait être complètement ivre! En revanche, celui qui l’a baptisé a fait preuve d’une totale lucidité: le Tuernant. Pas surprenant, avec tous ces lacets…
La deuxième protubérance boisée est contournée, près des Verrières. On quitte le ruisseau et le sentier, plein ouest, se fait plus droit mais plus étroit. Il se perd dans les hautes herbes, la forêt se densifie et dans la pénombre, les bornes jouent à cache-cache. A notre gauche, on distingue finalement une allée plus large, sans doute à disposition des promeneurs, des cavaliers et des forestiers. Mais pas question de quitter le silence absolu du chemin des douaniers.
Nous avons décidé de le suivre jusqu’au bout, à la sortie des bois, pas loin de Gy. Pour le calme, nous avons eu mille fois raison. Mais gare! Impossible de s’accorder une pause pour boire ou griffonner deux lignes dans notre calepin. Nous l’avons compris à notre premier et unique arrêt: alors, un bataillon de moustiques nous a sauvagement pris pour cible!
Petits ponts de pierres
Il était écrit que cette étape serait celle des cours d’eau. Après avoir brièvement descendu le Chambet et traversé le charmant village de Gy, il ne nous restait qu’à rejoindre l’Hermance, puis le lac.
Or, ça se mérite! Pour parvenir au Pont Neuf, sur la route de Thonon, comptez une bonne heure sur des chemins en dur, parfois le long d’artères peu accueillantes. Dommage qu’on ne puisse pas traverser au plus près des bornes, souvent posées en plein champs privés.
L’Hermance fait l’objet de vastes travaux de renaturation. Vu du Pont Neuf, le chantier a tout d’une maquette, taille 1/1. Interdiction d’y pénétrer. Ne le dites à personne, mais nous nous sommes glissés le long de la rive helvétique. C’était le début d’un nouvel épisode heureux. Sous ses chênes, aulnes, charmes et frênes, le Vallon de l’Hermance, site protégé depuis 1979, offre au voyageur deux biens si précieux: l’ombre et la fraîcheur. On quitte parfois les petites plages de galets pour contourner une falaise plongeant dans l’eau claire.
L’Hermance, c’est aussi une succession de petits ponts de pierres, tous plus coquets les uns que les autres. La plupart font frontière, comme la rivière. Sur l’un d’eux, un facteur français, en auto. Barrière rouge et blanche abaissée et verrouillée par les fonctionnaires des douanes, celui des Postes bat misérablement en retraite avec son colis…
Le Vieux-Pont, avec sa borne No 217 fichée sur son parapet, est l’un des plus… vieux ponts genevois. Edifié en 1799. Pour nous, le village d’Hermance commence ici. Il se termine au camping, au bord du Léman, à l’embouchure même de la rivière. Il est 14?h?30, notre trek prend fin, à regret certes mais avec de belles satisfactions. Même si la frontière genevoise conserve encore bien des secrets, en six jours nous avons la naïveté de penser que nous l’avons quelque peu apprivoisée. Elle, et ses occupants.