Comment les gens ont-ils commencé à s’interroger sur l’origine des biens archéologiques figurant dans les collections privées et publiques?
La chose s’est passée en quatre étapes. La première résulte bien sûr du traumatisme de la guerre. Il existe un «avant» et un «après» 1945. Des villes historiques entières, le contenu de musées célèbres ont disparu d’un coup. Des communautés se sont vues spoliées. Il y a eu un phénomène de déperdition, un temps éclipsé par une volonté d’oublier. Le refoulé a opéré son grand retour à la fin des années 1960. On constate dès lors un besoin de légitimité.
Y a-t-il un événement que l’on puisse considérer comme une date?
Oui. L’affaire du vase d’Euphronios. En 1972, le Metropolitan Museum de New York acquiert une extraordinaire céramique, signée par le plus célèbre des potiers du VIe siècle avant Jésus-Christ. Le prix est d’un million de dollars, ce qui représente alors une somme colossale. L’objet fait la couverture du «Time». Du coup, des journalistes, fascinés par l’argent en jeu, se mettent à enquêter. D’où sort ce chef-d’œuvre? Il a été acquis à Zurich, mais il n’est visiblement pas sorti de terre à Oerlikon! On parle ensuite d’une ancienne collection libanaise. Un mensonge. Il devient patent que le vase vient de se voir exhumé illégalement en Etrurie.
Que se passe-t-il alors?
L’Italie va tenter de récupérer le vase. Elle y parviendra après des années de combat judiciaire. L’œuvre se trouve aujourd’hui déposée au musée de la Villa Giulia à Rome. Elle y reste peu visible, ce qui pose le problème de l’accueil des pièces récupérées. On ne peut pas les mettre, comme ça, dans un placard.
Quel est le troisième choc, pour parler comme du pétrole?
La déclaration de Melina Mercouri, alors ministre de la Culture en Grèce, demandant au British Museum les frises du Parthénon. Nous sommes au milieu des années 80. Les pays d’origine se sentent le droit de réclamer des pièces emblématiques de leur culture, même s’il n’y a pas eu transfert illicite.
Et le quatrième?
La guerre d’Afghanistan, en 2002, et celle d’Irak, en 2003. On a assisté au pillage des musées, puis des sites archéologiques. Leur protection est apparue d’autant plus nécessaire. Les pièces envolées se sont égaillées un peu partout. Il s’en est retrouvé jusque dans nos ports francs. Que faire?
Nationalisme mis à part, quels sont les droits des autres peuples sur une culture d’importance mondiale?
La tradition. On peut ainsi dire qu’à Genève, la Grèce antique constitue un héritage aussi important que celui de Calvin. Il existe une véritable identification. Notre fonds égyptien le plus ancien a été catalogué par Champollion. Dans l’institution en gestation que nous portons, il y aura ainsi une place pour évoquer les missions genevoises à l’étranger, ainsi que les archéologues de la ville. Il suffit de citer ici les noms les noms des égyptologues Ernest Naville et Charles Bonnet, comme celui de l’helléniste Waldemar Déonna.