La Suisse honorera finalement la parole donnée aux Américains. Longue à se dessiner, la décision d’accueillir les deux prisonniers ouïgours retenus illégalement à Guantánamo depuis huit ans redore un peu le blason du Conseil fédéral, écartelé des semaines durant entre l’envie de plaire à Barack Obama et la crainte de perdre la face et le marché chinois. Pékin s’opposait en effet bruyamment à l’accueil de ces musulmans turcophones, qu’elle considère comme des sécessionnistes et des terroristes islamistes.
Cette décision, quoique tardive, fait honneur à la tradition humanitaire de ce pays. Mais ne soyons pas naïfs: si le ministre jurassien Charles Juillard n’avait pas rappelé son offre d’accueillir lui aussi des ex-prisonniers orange avec une insistance candide et un brin rebelle, Berne se serait sans doute contenté de l’Ouzbek récemment arrivé à Genève.
Sous la pression des Chinois et du Jura, le gouvernement suisse a dû choisir son camp. Ce sera donc celui des Etats-Unis, moins par idéal que par realpolitik. De la sorte, Berne espère ne pas compromettre la sortie de la crise UBS à l’heure où elle s’apprête à reprendre des discussions délicates sur la livraison des noms de clients américains de la banque soupçonnés de fraude fiscale. Le Conseil fédéral fait par ailleurs le pari qu’une fois passée sa mauvaise humeur, la Chine acceptera d’entrer en négociation avec lui en vue d’un accord de libre-échange.
L’honneur de la Suisse est ainsi sauf, ou ce qu’il en reste. On aurait en effet aimé voir Eveline Widmer-Schlumpf et ses collègues tenir haut l’oriflamme de la tradition humanitaire sans le laisser ballotter au vent mauvais. Car si au final la Suisse tiendra parole, elle a donné par ses atermoiements la fâcheuse impression de la vendre au plus offrant.