Histoire

La Genève oligarchique sacrifie Pierre Fatio en 1707

Par ÉTIENNE DUMONT le 04.08.2009 à 00:00

L’avocat des «malintentionnés» progressistes est accusé d’un complot imaginaire.

Le procès qui débute à Genève le 18 août 1707 est de nature politique. Tout le prouve. De son arrestation la veille à son exécution le 6 septembre, Pierre Fatio ne pourra pas voir sa famille. Un avocat est refusé à l’accusé, lui-même avocat. L’homme ne dispose ni de papier ni d’encre pour écrire. La tension est telle que le Genevois mange des œufs à la coque, par crainte de se voir empoisonné.

Mais ce qui frappe le plus, c’est la minceur du dossier. Comme l’expliquent bien Olivier et Nicole Fatio dans Pierre Fatio et la crise de 1707 (Labor et Fides, 2007), le Petit Conseil «compte sur les réponses de Fatio pour reconstituer les faits qui lui seront imputés». Les chefs d’accusation restent inexistants. Le gouvernement veut punir le chef des «malintentionnés» pour des actes couverts par une amnistie qu’il a lui-même accordée.

Comme au cinéma, un grand flash-back s’impose ici. Tout a commencé le 2 janvier. Nous sommes à Saint-Pierre. Plus de mille citoyens sont réunis pour élire, comme de coutume, les syndics. Les dés sont en réalité pipés. Le Conseil général enregistre l’élection. Il peut au maximum rejeter un candidat. Le peuple souverain ne peut cependant pas en proposer.

Le toilier de Longemalle

C’est à ce moment que se manifeste François Delachana. On le retrouvera tout au long de l’histoire. Ce toilier de Longemalle veut formuler des revendications. Fatio l’en dissuade. «Il faut agir ensuite.» Delachana est le véritable auteur des idées qui seront ensuite imputées à Fatio, qui deviendra peu après l’avocat des factieux. Il veut que le Conseil des Deux Cents s’élise lui-même, au lieu de se voir désigné par le Petit Conseil. Il demande le bulletin secret pour les élections du Conseil général. Il exige que les lois soient publiées. Et de limiter le nombre des membres d’une même famille dans les Conseils afin de mettre un terme à la domination de la République par des clans.

Ces idées, qui nous semblent aujourd’hui assurer un minimum de démocratie, affolent l’oligarchie en place. Pour ses membres, elles visent ni plus ni moins qu’à renverser les institutions. Cette aristocratie de fait (et non de droit), à laquelle appartient la vaste famille Fatio (1), se sent en plus blessée dans sa gestion. En bons pères de famille, les Conseils ne veulent-ils pas le bonheur et la prospérité de toute une population, quitte à la laisser dans une perpétuelle enfance? «Grâce à nous, Genève n’a connu ni guerre ni véritable crise depuis plus de cent ans.»

N’empêche que la révolte enfle et se prolonge. Il y a d’abord des conciliabules puis des manifestations. On en vient aux insultes et aux mains. Certains manquent de passer au Rhône. Le Conseil général exceptionnel si attendu a pourtant été réuni. Les factieux ont obtenu des Conseils plusieurs satisfactions le 26 mai: limitation des membres d’une famille, publication des lois, convocation d’un Conseil général quinquennal…

Mais déjà le mouvement libertaire s’essouffle. Plusieurs de ses membres se sont ralliés à l’oligarchie contre des promesses personnelles. Les troupes alémaniques sont intervenues, ce qui deviendra une habitude. Le «résident» imposé par Louis XIV ne prêche évidemment pas l’indulgence. L’Europe vit dans l’absolutisme.

Une répression s’impose donc, en dépit de l’amnistie. Il suffit pour cela d’inventer un complot. Il existe pour l’oligarchie quatre grands coupables: Piaget (qui se noiera en fuyant la ville), Lemaître (pendu le 23 août), Fatio et bien sûr Delachana (banni à vie le 24 août). Un papier «séditieux» de Delachana a été trouvé dans une poche de Fatio. Voilà qui tombe bien!

Exécution secrète

Dans ses deux interrogatoires, ce dernier se défend assez mollement. On s’attendait à des déclarations foudroyantes. Rien! Fatio semble retombé comme un soufflé. Il se contente de répondre aux questions sur les visites, fatalement suspectes, qu’il aurait reçues depuis la fin mai.

Le 31 août, le Petit Conseil rend son jugement. Fatio se voit condamné, sans preuves, à mort. Comme l’écrira le 10 décembre son cousin Nicolas Fatio de Duillier, «l’avocat Fatio pourrait bien avoir été sacrifié non pas tant pour les crimes commis que pour ceux que l’on craignait qu’il pourrait faire un jour».

Restait à exécuter le malheureux, devenu indifférent à son sort. Impossible de le faire en public. Fatio sera arquebusé assis, dans une cour de la prison de l’Evêché, au mépris des lois. Il ira au supplice «comme à une promenade», diront les témoins. Notons qu’en bon Genevois, l’homme avait demandé à mettre sa vieille perruque au lieu de la neuve. N’abîmons pas une chose pouvant encore servir…

(1) Les parents de Pierre Fatio ont eu 24 enfants.


Un système politique complexe

? En 1707, tous les Genevois sont loin de se trouver à égalité. Au sommet de la pyramide se trouvent les citoyens (pour Rousseau, «citoyen de Genève» constitue un titre de gloire, et non de modestie), issus de gens ayant acquis la bourgeoisie au moins une génération avant. Eux seuls osent participer aux affaires publiques. En dessous se trouvent, sans droits, les habitants, les natifs et, plus bas encore, les paysans sujets.

N’oublions pas que le servage reste très présent en Europe au XVIIIe siècle. Vu le nombre des réfugiés protestants et de leurs enfants, les citoyens représentent une part toujours plus faible de la population.

? Théoriquement, contrairement à Berne ou à Zurich, le pouvoir appartient au Conseil général, formé de tous les citoyens mâles de plus de 25?ans (on est alors majeur à 25?ans). Pour l’oligarchie en place dès la fin du XVIe siècle, ce pouvoir a cependant été délégué une fois pour toutes aux Conseils restreints.

? Ces Conseils sont deux. Le plus important est le Petit Conseil, qui choisit les membres du Conseil des Deux Cents. On parle d’«emboîtage». Le principal problème est que tout le monde reste étroitement apparenté. On ne compte plus les frères, beaux-frères et a fortiori cousins siégeant côte à côte. C’est en cela qu’on peut parler d’une aristocratie, même si les titres de noblesse (étrangers) restent très rares à Genève.

La Maison Buisson. Symbole du patriciat, elle est construite à partir de 1699. (DR)


La répression de l’automne 1707

? Paternalistes, les Conseils de 1707 avaient donc dû céder en mai à ce qu’ils considéraient comme une révolte enfantine. Il convenait, après les exécutions de Pierre Fatio et de Nicolas Lemaître, de jouer les pères fouettards. La répression, qu’Olivier et Nicole Fatio qualifient dans leur excellent livre d’«épuration», sera continue durant l’automne 1707. Peu d’acteurs, même très mineurs, des événements du printemps se verront ainsi oubliés.

? A quoi condamne-t-on? Pas à mort, bien sûr. Si injuste et si peu démocratique qu’elle puisse nous sembler, la Genève d’alors n’est ni la France de Louis XIV ni, a fortiori, la Russie de Pierre le Grand. Le gouvernement se contente donc d’amender, de «mettre en prison à domicile» ou de bannir pour des périodes allant de quelques années à la perpétuité, comme c’est le cas de Dechanna, dont l’importance se révèle à nos yeux plus grande que celle de Fatio. Les Conseils peuvent aussi jouer sur la suppression de la bourgeoisie, qui correspond à un anéantissement social.

? Les promesses du 26 mai seront-elles tenues? Oui, pour l’ouverture des Conseils. Oui, pour la tenue du Conseil général. Mais attention! En biaisant. Le Conseil général de 1712 déclarera ainsi «volontairement» qu’il cesserait de se réunir. Cet organe médiéval sera ressuscité une dernière fois en 1846, pour entériner la révolution radicale de James Fazy.

La prison de l’Evêché. Croquis avant la démolition, intervenue en 1840. (DR)


Pendant ce temps l’Eglise se détend

? Existe-t-il des coïncidences en histoire? La place manque (heureusement) pour ouvrir le débat. On ne peut néanmoins qu’être frappé par une chose. Au moment où la Genève politique se rigidifie en 1707, l’Eglise protestante se détend.

? A la mort de Calvin, Théodore de Bèze (décédé à 86?ans en 1605) s’était fait le gardien de l’orthodoxie. L’Eglise protestante s’était vue momifiée et surtout rigidifiée. Tout pasteur, avant de s’engager dans le ministère, devait signer un «consensus». Correspondant de Leibnitz, ami de Bayle, le théologien genevois Jean-Alphonse Turettini luttera pour obtenir sa suppression en 1706. Désormais, les pasteurs (et donc leurs ouailles) gardent une pleine liberté de conscience. L’accord se fait sur quelques dogmes, comme l’avait recommandé au XVIe Sébastien Castellion. A chacun d’interpréter, selon ses idées, «les points obscurs».

? L’idée de Turettini était la réconciliation des communautés réformées. Un résultat fut très rapide. En 1707, les luthériens purent ouvrir leur église (sans clocher!) au Bourg-de-Four.

? Notons qu’un acteur des troubles de 1707 bénéficiera du maintien des dogmes de base. André-Robert Vaudenet déclare en mai qu’il ne croit pas que Jésus fut le fils de Dieu. Après admonestations, le Genevois se voit cassé de sa bourgeoisie, mais on lui permet sans l’inquiéter d’habiter à Vésenaz, en Savoie. A l’étranger donc.

L’église luthérienne. Ouverte au Bourg-de-Four (mais sans clocher!) dès 1707. (Frautschi)

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