Grands Procès

Le drame de Coutance fait entrer la folie aux Assises

Par ESTELLE LUCIEN le 07.08.2009 à 00:00

En mai 1885, Jeanne Lombardi égorge ses quatre enfants. Elle sera jugée irresponsable.

Il pleut en cette nuit du 1er au 2 mai 1885. Minuit a déjà sonné, lorsque Joseph Lombardi, un tailleur domicilié au 2e étage du 20, rue de Coutance, est réveillé par une sourde plainte. C’est son petit dernier, Joseph-Emile, qui gémit. Un râle d’agonie. Son père le découvre portant au cou la trace d’une lame tranchante. Le garçon de trois ans et demi gît à côté de sa mère, Jeanne, inconsciente.

Dans la pièce voisine, les trois autres enfants Lombardi, Pierre-Eugène, 7?ans, Emile-Elie, 6?ans et Joséphine, 4?ans, présentent la même marque sanglante que leur petit frère. Mais ils ne geignent pas. Ils sont morts. «Les deux cadets avaient sur la poitrine un bouquet de lilas blanc; l’aîné avait à côté de lui son cahier dit du Nouvel An», rapporte la Tribune de Genève du 2 mai 1885. En fin de colonne, le journal ajoute: «A six heures du soir, nous apprenons que la femme Lombardi a fait des aveux complets.» Hospitalisé, le petit Joseph-Emile survit à sa blessure, mais il en perd la voix, à jamais.

Le crime de Coutance, ainsi l’a-t-on nommé, est une affaire hors norme, par l’émotion inhabituelle qu’elle provoque dans une opinion publique à la fois stupéfaite, scandalisée, curieuse et passionnée. Mais encore, au-delà du fait divers tragique, le quadruple égorgement de Coutance est aussi l’affaire médico-légale la plus importante de ce XIXe siècle finissant. Et surtout, pour la première fois dans l’histoire judiciaire genevoise, la question de la folie, de la démence meurtrière, de l’irresponsabilité de l’accusée, est débattue en Assises.

L’instruction menée par le juge Charles-Henri Léchet dure onze mois. Presque une année pour boucler une double enquête policière, produire 182 pièces judiciaires, mobiliser treize aliénistes (psychiatres), interroger quatre-vingts témoins, dans le but de répondre à ces deux questions: qui est Jeanne Lombardi? Pourquoi a-t-elle égorgé ses enfants? Dans la suite logique de ces interrogations se dessine l’élément clé du procès de «l’égorgeuse de Coutance»: est-elle pénalement responsable? «Un pareil crime paraît tellement contraire à la nature qu’il est horrible de penser qu’il a pu être commis par une mère en possession de sa raison», lit-on dans le Genevois du 7 mai 1885.

Le procès s’ouvre le 31 mai 1886. «Meurtre et tentative de meurtre, commis avec préméditation», tel est le chef d’accusation dont doit répondre la femme Lombardi. La peine de mort a été abolie à Genève en 1871, la prévenue risque la prison à vie. A moins que…

Depuis 1874, le Code pénal genevois a introduit l’article 52 qui dépénalise le crime de l’aliéné. L’avocat de l’accusée, Adrien Lachenal, s’appuyant sur dix expertises psychiatriques, plaide donc la thèse de la «maladie mentale». En face, le procureur général Alfred Burgy a du mal à convaincre le jury de la «responsabilité» criminelle de Jeanne Lombardi. L’accusation se base notamment sur les avis de deux experts genevois, l’obstétricien André-Henri Vaucher et le médecin légiste Hippolyte-Jean Gosse. Mais au soir du premier jour du procès, ce dernier revient sur ses propres conclusions énoncées le matin même. Adrien Lachenal trouve là un soutien inattendu. Avant la délibération du jury, le juge Bard interroge une dernière fois l’accusée sur les motifs de son acte. «Je voulais mourir avec mes enfants; si on me rend le dernier, je le tuerai et moi ensuite », (Tribune de Genève, 1er juin 1886).

Internée aux Vernets

«Jeanne Lombardi est-elle coupable d’homicide volontaire?» Le jury répond non. «A-t-elle agi avec préméditation?» Les douze jurés s’abstiennent. «Est-elle responsable?» Six voix l’estiment, alors que les six autres affirment que Jeanne Lombardi ne l’est pas. «A Genève, en cas d’égalité des voix, la procédure pénale légalise la solution la plus favorable à l’accusé», précise Michel Porret, historien genevois, auteur de plusieurs articles sur cette affaire (1).

Sous le faux nom de «Jeanne Moral», la mère égorgeuse est internée à l’asile psychiatrique des Vernets. En mai 1894, elle en sort «libre et guérie», mais contrainte de quitter Genève, sans revoir son fils. «Dotée d’un viatique par l’Hospice général, Jeanne disparaît en France. Jusqu’à aujourd’hui elle échappe à l’enquête historique», note Michel Porret.

(1) «Sur la scène du crime», Michel Porret, Les Presses de l’Université de Montréal.

 


 

Une querelle d’experts aliénistes

- «Juriste consommé» selon ses contemporains, Adrien Lachenal, l’avocat de Jeanne Lombardi, est une figure de la Genève bourgeoise. Ténor du Parti radical, député au Grand Conseil de Genève, il sera également conseiller fédéral dès 1893 et président de la Confédération en 1896. Pour défendre la thèse de l’irresponsabilité de sa cliente, l’avocat sollicite les grosses pointures de la psychiatrie du XIXe. Parmi celles-ci, le baron Krafft-Ebing de Vienne et le Genevois Paul Ladame.

- Les aliénistes se penchent sur l’état mental de Jeanne Lombardi, née Deluermoz le 8 juin 1853 à Vétraz. A leur demande, elle rédige un «mémoire» pour raconter son enfance d’orpheline, son activité de domestique, son mariage difficile et son ultime geste. Sur cette base, les experts diagnostiquent une «aliénée digne de pitié». Paul Ladame voit dans l’acte de la femme Lombardi un suicide et non un meurtre. «Lorsqu’elle détruit ses enfants, elle se détruit elle-même.» A l’inverse, le médecin légiste Gosse, qui a les faveurs du parquet, parle de la meurtrière comme d’une «personne qui a la pleine possession de ses facultés intellectuelles» et ajoute: «Tout est raisonné, tout est logique, c’est de la violence raisonnable, c’est de la passion, c’est du désespoir! Ce n’est pas de la folie.» Pourtant, Gosse, une fois à la barre, reviendra sur ses affirmations et fera basculer le procès.
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Un cas médico-légal exemplaire

- Dès 1800, en Europe, l’expertise médico-légale devient un acteur de plus en plus présent et influent de l’arsenal judiciaire. «L’expert aide le juge (…). Son objectif: déterminer le mobile, en estimer la récidive pour la juguler», note Michel Porret dans un article publié sur le sujet dans la Revue d’histoire du XIXe siècle (2003).

- Le drame de Coutance est à ce titre un cas exemplaire. Un des premiers à arriver sur les lieux du crime est Hippolyte-Jean Gosse, médecin légiste, responsable de la morgue judiciaire, technicien de la photographie cadavérique. Il est également l’auteur d’une thèse publiée en 1863 intitulée «Des taches au point de vue médico-légale». Et des taches, Jeanne Lombardi en porte sur son visage. Des traces de sang dont Gosse fait immédiatement le dessin et l’interprétation. Il dresse la topographie des lieux, photographie les victimes, autopsie leur corps. Gosse démontre que les enfants ont été égorgés pendant leur sommeil, à l’aide d’un «instrument très tranchant comme un rasoir mû de droite à gauche». Blessées à la main ou au visage, les victimes ont dû se débattre pour parer les coups. Les trois aînés Lombardi sont morts d’asphyxie par hémorragie des «voies (respiratoires) aériennes». «Gosse fonde ainsi médico-légalement la réalité de l’assassinat, qualifié alors par l’article 252 du Code pénal genevois», ajoute Michel Porret.
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Un fait divers qui fait recette

- Au soir du 2 mai 1885, la Tribune de Genève a déjà livré à ses lecteurs l’essentiel du crime de Coutance et de ses circonstances. Elle publie en outre le «plan de l’appartement du crime» et pousse pour l’occasion son tirage de 8500 à 13?698 exemplaires.

- Dans une ville qui compte alors 60?000 habitants, le meurtre de trois enfants par leur mère éveille une curiosité extrême, suscite émotion et hébétude.

- La presse quotidienne alimente la passion collective pour ce fait divers et devient le relais d’un voyeurisme malsain. «Morbide, la curiosité sociale culmine, peut-être, dans la bousculade des nombreux badauds qui tentent de forcer la porte de la morgue pour jeter un coup d’œil sur les (…) petits cadavres», note l’historien Michel Porret.

- On s’est pressé à la morgue, on afflue aux obsèques et au cortège funéraire qui conduit les trois petits cercueils «couverts de lilas», du «logis mortuaire» de la rue de Coutance jusqu’au cimetière du Lazaret à Châtelaine.

- Dans son édition du 5 mai 1885, le reporter de la «Tribune de Genève» écrit: «Beaucoup de femmes étaient venues là avec de tout petits enfants, comme si elles allaient assister à un spectacle extraordinaire. (…) Nous ne sommes certainement pas loin de la vérité si nous disons qu’environ dix à douze mille personnes ont vu défiler le lugubre cortège.»
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