Les spectateurs arrivent, certains encore tout perclus de sommeil, les autres d’un pas guilleret. Les accoutrements détonnent: costumes et cravates évoluent à côté de jupettes, jeans et shorts trempés de sueur. On s’assied, on se sourit, une boisson chaude à la main. Il est 6?h, et tous sont venus écouter se lever le soleil.
Ecouter? C’est que l’aube se célèbre en musique tous les matins aux Bains des Pâquis, de 6?h à 7?h, aux Aubes musicales. Le programme est éclectique, et aujourd’hui, personne ne sait à quelle sauce les oreilles seront mangées. Parmi les concerts classiques, jazz ou folk, les performances et les cours de danse, certaines matinées sont labellisées «surprise». Ironie du sort, c’est le trio L’ironie du son qui fait aujourd’hui office de maîtres de cérémonie.
L’assemblée frissonne. Le fond de l’air est frais, mais c’est surtout la musique qui donne la chair de poule. Le guitariste donne le ton, et autour de lui valsent les instruments. Harmonica, guimbarde et maracas sur sa droite, violon, ajouj (basse tambour marocaine) et karkama (percussions marocaines) de l’autre. Un blues qui évoque autant le sud des Etats-Unis que le Mali ou le Sahara. Il y a du Gustavo Santoalalla dans l’air, les mouettes tourbillonnent, quelques courageux font des brasses en arrière-plan dans une eau qu’on nous assure plus chaude que l’air. L’atmosphère est envoûtante, et si le lever du soleil n’est pas au rendez-vous, le coucher de pleine lune est spectaculaire.
Ruée sur le classique
Les gens ne cessent de s’installer, seuls ou par petits groupes. Une grand-mère un peu bavarde se fait tancer, le reste de l’assistance écoute religieusement la musique. A 7?h, les premiers costumes quittent discrètement le concert. Les dernières notes jouées, un léger brouhaha s’élève, quelques rires fusent, un premier rayon de soleil perce les nuages et bat le froid en brèche. La journée peut commencer.
Jean-Paul fait partie des habitués, et profite des Aubes musicales depuis qu’elles existent. «Depuis que je suis sans activité, j’ai le temps de me lever.» Un rituel qu’il essaie d’accomplir quotidiennement, par tous les temps. «Si la météo n’est pas clémente, on peut toujours s’abriter.»
Cathia, Aïda et Mariem profitent des aubes en famille régulièrement depuis maintenant trois ans. «Mais nous n’avons pas de mérite, nous habitons juste à côté. On peut se lever à 5?h?30.» Elles ont pu suivre l’évolution de l’affluence: «S’il y avait peu de monde au début, dès la fin de la première année, la manifestation avait trouvé son public. Le classique surtout. En fin de saison, un concert peut regrouper facilement 300?personnes.» Si elles sélectionnent les aubes en fonction de l’offre, il leur arrive aussi de venir spontanément.
«S’il nous arrive souvent de jouer à ces heures, c’est plutôt en fin de soirée qu’en début!» avouent les musiciens de L’ironie du son. Rayonnants, les trois compères savourent leur succès. «C’est la première fois que nous jouons ici. Mais l’expérience était géniale. Exactement le public que nous recherchons. Attentif, présent, acquis. On ne s’attendait pas à voir autant de monde.»
Formation en constante évolution, L’ironie du son a connu des formes très différentes en quinze ans d’existence. «Nous étions à l’origine un quartet de rap blues psychédélique aux tons jazzy. Nous avons trouvé cette nouvelle forme blues il y a peu, et avons enregistré un album. Notre guitariste part pour un an au Québec, mais nous comptons continuer à distance avec l’album, et faire des concerts à son retour.»
Aubes musicales, tous les jours aux Bains des Pâquis, de 6?h à 7?h, jusqu’au 13?septembre. Gratuit.