Cela peut sembler incroyable, mais c’est comme ça. Louis XIV, qui régna de 1643 à 1715, n’avait jamais bénéficié d’une grande exposition au château de Versailles, avec lequel il entretient pourtant des liens pour le moins étroits. Même pour les gens n’ayant aucun rapport avec la culture, Versailles, c’est Louis XIV.
Afin de réparer cette injustice et accessoirement se faire pardonner ses penchants pour l’art contemporain (hier Jeff Koons, aujourd’hui Xavier Veilhan), le directeur Jean-Jacques Aillagon a donc demandé aux conservateurs Nicolas Milanovic et Alexandre Maral de monter un gigantesque «Louis XIV, l’homme et le roi». Cette manifestation de haut luxe, pour laquelle il a fallu beaucoup emprunter et restaurer, ne se déroule pas dans les Grands Appartements, comme la «gadgettissime» exposition Koons. II fallait davantage d’espace. On a donc utilisé une partie d’une aile éventrée sous Louis – Philippe (vers 1830) afin de créer un poussiéreux musée de l’histoire de France.
Quel est le propos? Le monarque lui-même se voit comme éludé. Il faut dire qu’il pose problème. Louis XIV, c’est aussi l’intolérance religieuse, les guerres perpétuelles, la faillite financière, la misère paysanne et une administration devenant tentaculaire. Dans l’article liminaire de l’énorme livre-catalogue, Marc Fumaroli souligne à ce propos, avec sa pertinence habituelle, la dualité du roi. C’est à la fois le dernier des souverains médiévaux et le premier des modernes.
Tout au long des salles, le public se voit donc confronté à des tableaux, à des meubles ou à des objets. Le vrai sujet apparaît vite le goût d’un roi qui finit par rejeter le baroque à l’italienne de son enfance pour adopter un classicisme jugé plus français. Même s’il se considérait (à propos d’un tableu du Corrège) «incapable de parler peinture», Louis XIV collectionna beaucoup, notamment les œuvres de Nicolas Poussin. Il créa par le biais de Colbert des manufactures, comme les Gobelins (récemment réactivés par une politique d’expositions) ou Saint-Gobain. En chantier perpétuel, ce qui signifie que la Cour vivait au milieu des échafaudages, Versailles devait sans cesse changer de visage.
Que subsiste-t-il de ces merveilles? Peu de chose, finalement. Le fameux mobilier d’argent, qui pesait des tonnes, a été sacrifié dès 1689. Il fallait financer de nouvelles guerres. La plupart des meubles, démodés, ont été vendus vers 1750. Ils se virent non pas détruits, mais démontés. Les plus jolies commodes Louis XVI portent ainsi souvent des décors de pierres dures alors vieux d’un siècle. Il existe encore des tapis. Un certain nombre de tapisseries, qui font, elles, l’objet d’une exposition séparée aux Gobelins. Mais là encore, la France a comme toujours peu développé le sens du patrimoine. En 1797, afin de récupérer les fils d’or et d’argent, le Directoire en fit brûler la majorité. Un acte à faire encore aujourd’hui rougir n’importe quel ministre de la Culture français…
Bien des pièces survivantes ont échoué, comme le reste du mobilier de Versailles, à l’étranger. En Angleterre, surtout. Le duc de Northumberland, qui vit en Ecosse, a ainsi envoyé l’un des cabinets de trois mètres de haut, surchargé de bronzes et d’incrustations de marbre. Le duc de Buccleuch, installé en Angleterre, a fait traverser la Manche à un extravagant bureau en cuivre, nacre et étain. Mais il y a aussi ce qui vient du Cabinet des médailles, du Louvre, de la Bibliothèque nationale, voire des réserves de Versailles. Citons à ce dernier propos les statues de plomb doré du fabuleux «Labyrinthe», détruit sur l’ordre de Marie-Antoinette pour créer un affreux «Bosquet de la reine»
La peinture et la sculpture jouent cependant un rôle essentiel dans cette exposition. L’image du roi semblait essentielle à Louis XIV, qui fit multiplier son effigie, tant à Paris qu’en province. Notons pourtant que le Grand Roi ne demandait pas à être flatté. Certains portraits se révèlent impitoyables. Si le corps du fameux portrait d’Hyacinthe Rigaud en pied de 1701 est celui d’un jeune homme, la tête est bien celle d’un monarque à l’épouvantable profil, qui a en plus beaucoup vécu.
Un livre accompagne donc l’exposition, publié par Skira/Flammarion. On a fait appel aux meilleurs spécialistes. Outre les deux commissaires et Marc Fumaroli ont ainsi pris la plume Pierre Rosenberg, Philippe Beaussant, Jean-Claude Boyer ou Gérard Mabille. Il y a vraiment là de quoi lire.
Un dernier mot. A cette saison, la billetterie, fort mal organisée, de Versailles, reste assez déserte. On peut l’utiliser, même s’il reste préférable de prendre ses billets par internet. Quant à l’accès au château lui-même, il a bien évolué depuis que Vinci, déjà mécène de la Galeries des Glaces, a offert quatre portiques détectant les métaux. En semaine, et jusqu’au 15 décembre environ, il est ainsi possible d’accéder à l’exposition (nécessitant un billet spécial) en cinq minutes.
«Louis XIV, l’homme et le roi», château de Versailles, jusqu’au 7 février. Catalogue (431 pages) publié par Skira/Flammarion. L’exposition de tapisseries «Fastes royaux» à la galerie des Gobelins a été prolongée jusqu’au 7 février. Pour des renseignements plus précis, le mieux est d’acheter «Pariscope» ou de consulter les sites www.chateauversailles.fr et www.mobiliernational.culture.gouv.fr Signalons en outre, chez Somogy, la parution en français de l’énorme ouvrage consacré à André-Charles Boulle, l’ébéniste de Louis XIV. Une exposition lui est en effet dédiée en ce moment à Francfort.