FRANÇOIS BARRAS

Sean Penn brille dans la peau d’un gay

Par Oscar le 28.02.2009 à 00:00

Sa performance dans «Milk» lui a valu l’Oscar du meilleur acteur.

Un timide. C’est lui-même qui le dit. Alors que son «double» Harvey Milk rigole de toutes ses dents sur l’immense panneau dans son dos, Sean Penn accueille la presse avec un calme de cow-boy. L’heure n’est plus au cynisme mordant lorsque, dimanche dernier, il saluait le tout-Hollywood d’un «merci, petits cocos homophiles!»

La profession venait d’offrir à son enfant terrible l’Oscar du meilleur acteur. Le deuxième de sa carrière et la récompense méritée pour sa mue hallucinante en Harvey Milk, militant des droits homosexuels, premier élu ouvertement gay d’Amérique après qu’il fut nommé au Conseil municipal de San Francisco, assassiné par un «collègue» en 1978.

Dans le film de Gus van Sant, Penn «est» Milk. «Pourtant je me donnais 25% de chances d’obtenir l’Oscar», avoue l’acteur. «Je n’avais pas préparé de petite phrase d’introduction. Ce que vous avez entendu est réellement le genre de trucs que je sors quand je suis pris au dépourvu!».

Jouer un militant gay, c’était un devoir de citoyen ou un challenge d’acteur?

C’est un devoir de se «challenger» comme acteur. Il n’y a aucune décision militante à la base. L’histoire de Milk comme les aspects fictionnels du scénario m’ont intéressé. Mais au fil du projet, je me suis senti investi par l’histoire de ce personnage, qui trouve de véritables échos contemporains. Je retiens surtout le gâchis de son assassinat quelques années avant l’explosion de l’épidémie de sida. Se rappelle-t-on que Reagan n’osait même pas prononcer le mot «sida» dans ses discours? Beaucoup de vies auraient été sauvées si Harvey Milk avait été là.

Peu d’acteurs hollywoodiens, en dehors de vous et de Brad Pitt, défendent des droits homos.

Je n’ai pas l’impression que le club des supporters des gays soit si petit. Pour dire la vérité, je me suis senti bien plus seul lorsque je me suis publiquement opposé à l’invasion américaine en Irak. (Penn s’est payé le 18 octobre 2002 une pleine page de publicité dans le Washington Post enjoignant Bush de cesser ses interventions au Moyen-Orient. Il a également réalisé des documentaires en Iran.)

Vous êtes acteur mais également cinéaste: auriez-vous aimé diriger «Milk»?

Non, c’était le boulot de Gus, sa sensibilité et sa vision. Certains acteurs sont doués pour se diriger. Ce n’est pas mon cas.

On dit de vous que vous endossez à ce point vos personnages que l’acteur disparaît pour devenir ce personnage…

Je n’ai jamais été un acteur naturel, sauf à mes débuts où j’y allais sans me poser de questions. J’ai beaucoup travaillé. J’ai un bon instinct pour écouter la musique d’un rôle et trouver l’équilibre en fonction de mes expériences antérieures. Doit-on disparaître derrière ce rôle? Je ne sais pas où se situe la limite. Marlon Brando n’était pas un moins bon acteur dans Le Parrain, où il était «lui-même», que dans Le dernier tango à Paris, où il composait un personnage.

Vous étiez en compétition avec Mickey Rourke pour le titre de meilleur acteur. On dit que vous l’auriez conseillé sur la meilleure façon de faire du lobbying auprès des membres du comité des Oscars.

Je serais la dernière personne à qui demander ça! Mickey est un ami de longue date. On s’est retrouvé à Toronto bien avant de savoir qu’on serait en compétition, on a bu un verre et je lui ai juste dit: «Reste en dehors de leur chemin!» On sait tous que Mickey a tendance à être son propre ennemi. Tout ce que je retiens aujourd’hui, c’est que l’un de nos plus poétiques acteurs travaille à nouveau.


Gus Van Sant laisse parler «Milk»

On a connu Gus Van Sant plus expérimental, avant tout préoccupé par des recherches formelles qui ont fini par mettre en place des structures narratives inédites. Exemple dans Elephant, Last Days ou Gerry. Milk est juste davantage classique dans sa forme. Ce n’est nullement un reproche. Conforme à ce qu’on attend, ou plutôt à ce que nos habitudes visuelles ont imposé, le film est la fois portrait et fiction biographique.

Sean Penn incarne Harvey Milk (1930-1978), célèbre activiste gay qui n’a jamais cessé de se battre pour les droits – citoyens surtout – des homosexuels aux Etats-Unis. Son parcours est exemplaire, son destin tragique. Gus Van Sant les retrace avec ce sens aiguisé de la narration qu’on avait un peu oublié depuis Finding Forrester (2000), le plus factuel de ses six derniers films.

D’un point de vue thématique, le cinéaste prend clairement position (il n’a d’ailleurs jamais fait mystère de son homosexualité), tout en restant prudemment à sa place. C’est-à-dire à une certaine distance de son sujet, préférant une mise en scène peu angulaire à cette approche frontale qui faisait la force, par exemple, de Paranoid Park.

En même temps, pour raconter Harvey Milk, il n’avait guère d’autres options. Il s’agit bien de retracer une vie et un discours sans les déformer. Au premier sens du terme, c’est-à-dire sans malmener une forme qui d’évidence n’a pas besoin d’ajouts extérieurs. C’est Harvey Milk qui parle ici, avant Gus Van Sant.

Le réalisateur n’y «touche» pas, il laisse son héros s’exprimer. Et il le fait bien: Sean Penn n’a pas eu l’Oscar par politesse. Milk contient énormément d’informations sur l’évolution des mœurs et de la société américaine de ces trente dernières années. En cela, il est aussi un film politique. Une œuvre engagée. Courageuse, forcément. Nécessaire, peut-être.

Pascal Gavillet

- «Milk» à l’affiche dès mercredi

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