Culture

Sally Mann sans scandale

Par ÉTIENNE DUMONT le 09.03.2010 à 00:00

La sulfureuse Américaine débarque à l’Elysée de Lausanne. Mais où est donc le problème?

L’Elysée a pris un risque. Oh, un petit risque! Nous ne sommes pas (encore) aux Etats-Unis. Le «politiquement correct» n’a pas atteint son point culminant. En Europe, il demeure ainsi possible de montrer des choses.

Pour sa dernière exposition en tant que directeur de l’institution lausannoise, William Ewing a ainsi invité Sally Mann. Personne ne conteste le talent de cette Virginienne de 59?ans, dont l’œuvre a commencé par tourner autour de ses trois enfants: Emmet, Jessie et Virginia. Elle les photographiait quand ils étaient petits, avec un énorme appareil. Autant dire que les chérubins étaient prévenus. Ils savaient très bien ce que maman faisait.

Seulement voilà! Les trois préadolescents sont nus la plupart du temps. Il faut dire qu’ils vivent dans le Sud profond, où il fait chaud. Une petite fille fume. A l’époque, il s’agissait d’un interdit mineur. Et puis Sally avait visiblement permis.

Rien que du noir et blanc

Le trio était adulte quand la photographe a commencé à diffuser plus tard ces images, avec le plein accord des intéressés. Levée de boucliers aux States! La nudité enfantine ne passe plus, alors qu’elle a traversé toute l’histoire de l’art. Les bambins sont devenus des objets pornographiques. Quant à la fumée, je ne vous dis pas. On sait les psychodrames que suscite dans tout l’Occident la cigarette.

Il n’est jamais question de ces polémiques dans l’exposition. Une seule phrase y fait allusion dans le dossier de presse. La photographe a sans doute passé par là. On sait qu’elle avait refusé, pour calmer les esprits, de participer à la fameuse exposition Controverses de l’Elysée qui, après avoir triomphé dans le canton de Vaud, a créé l’embouteillage à Paris avant d’aller se faire voir à Vienne et à Bruxelles.

Ce silence semble bienvenu. Accouru nombreux en dépit du froid dans le musée, le public peut découvrir Sally d’un œil frais. Première constatation. Il s’agit d’une classique, usant le seul noir et blanc. D’une classique? Disons plutôt d’une archaïsante. Depuis les images de son album de famille, Sally a en effet redécouvert les techniques du XIXe siècle, comme le collodion. Voilà qui correspond à ses préoccupations actuelles.

L’obsession de la mort

Avec What Remains, l’Américaine a en effet commencé à travailler sur un sujet qui redevient à la mode, même s’il choque théoriquement. Il s’agit de la mort, où elle succède ainsi à Robert Mapplethorpe et à Andres Serrano. Un accident en est la cause. Le 8 décembre 2000, un évadé de prison, poursuivi par la police, se suicide dans la propriété de Sally. Sous le choc, l’artiste commence par déterrer sa chienne afin de photographier sa décomposition. Elle passe ensuite la vitesse supérieure en demandant d’accéder à la «Body Farm», où un centre médico-légal laisse pourrir des corps humains en pleine nature, avant de les livrer à la science.

Les photos qu’en tire Sally, sur un papier collodion lui-même sale et taché, se révèlent très inconfortables. Quant à ses enfants adultes, qui ont accepté de reprendre la pose pour What Remains, ils ont tous l’air décédés, eux aussi. Une mort très marché de l’art, par ailleurs. De Larry Gagosian à New York à Karsten Greve en Europe, Sally n’est représentée que par les galeristes les plus chers…

«Sally Mann, sa famille sa terre», Musée de l’Elysée, 18, avenue de l’Elysée à Lausanne, jusqu’au 6 juin. Site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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