Il n’est pas toujours besoin de montrer l’effondrement puis la destruction de Los Angeles. Un décor aride, des champs à perte de vue, des fumées surgissant çà et là dans le lointain peuvent suffire à suggérer la fin du monde. John Hillcoat n’a de toute façon pas les moyens dont dispose Roland Emmerich dans 2012. Deux ou trois comédiens, peu d’effets, des décors naturels (vive les repérages!), quelques idées et un bon scénario. La route (The Road) est tiré d’un roman de Cormac McCarthy, auréolé du Sulitzer en 2007. Autant dire que le matériau de base est solide.
Hordes barbares
Le film est le récit d’une errance. Celle d’un père et de son jeune fils. La planète a été ravagée il y a une dizaine d’années. Les causes de la catastrophe ne figurent pas dans le film et restent pour ainsi dire hors champ. Dans un paysage chaotique, d’où toute humanité semble avoir été bannie, Viggo Mortensen (formidable dans ce rôle) marche, seul avec son gamin. En tête, il n’a qu’un seul leitmotiv: survivre. Trouver à manger, d’abord. Puis faire face à l’inconnu, par exemple à ces hordes barbares qui chassent l’un des rares gibiers comestibles, à savoir l’être humain. The Road décrit un monde repassé abruptement à l’état sauvage, mais surtout un monde où le silence paraît la pire des menaces.
Car au sein de la dévastation, on entend constamment comme un murmure sourd, des cris étranges provenant de loin, des explosions indistinctes surgies du néant. Et parfois des ombres, ou la menace qui s’incarne à travers des individus, d’autres errants laissés-pour-compte sur le globe.
Atmosphère anxiogène
John Hillcoat, réalisateur encore peu connu ici – on lui doit un étonnant film sur l’univers carcéral, Ghosts of the Civil Dead (1988), et plus récemment, un western contemporain demeuré inédit, The Proposition (2005) – réussit son pari. A savoir celui de planter une atmosphère, en l’occurrence particulièrement anxiogène. Et à nous tenir en haleine durant près de deux heures. Il y a de l’ampleur, de la rigueur et de la poésie dans bon nombre de plans. Il y a une force tranquille et une plénitude dans cette violence sourde qui dresse en même temps un portrait sensible des rapports entre un père et son fils.
Il y a enfin des séquences qui tendent à être anthologiques. Pensons à cette découverte d’une grande bicoque apparemment inhabitée, mais dont les sous-sols cachent le garde-manger de ses habitants. A savoir des hommes et des femmes décharnés, anéantis, réduits à l’état de bêtes sauvages par un contexte dont les causes restent désespérément tues. Par moments, The Road prend aux tripes. Coupe le souffle. Conjugaison de la beauté avec l’effroi. Choc des contraires, en somme. Un grand film!
Pathé Balexert