Traquenard policier, arrestation illégale, lynchage médiatique… La stupéfiante arrestation samedi soir à Zurich du cinéaste franco-polonais Roman Polanski, 76?ans, a provoqué un tollé et la mobilisation de tout le gratin du cinéma mondial.
Les gouvernements français et polonais ont eux aussi exigé la libération du réalisateur du Bal des vampires, venu en Suisse pour recevoir un hommage du tout jeune Festival du film de Zurich, qui accède subitement à une notoriété internationale.
Recherché pour un délit sexuel
La justice américaine le recherche pour un délit sexuel à l’encontre d’une adolescente de 13?ans, remontant à 1977. Samedi, c’est munie d’un mandat d’arrêt international que la police zurichoise a agi (lire ci-dessous). Et hier soir, le célèbre cinéaste s’apprêtait à passer sa troisième nuit en prison.
Il refuse d’être extradé vers les Etats-Unis, a fait savoir son avocat parisien, Me Hervé Temime, qui est passé hier à Zurich, en compagnie de l’épouse du réalisateur, l’actrice française Emmanuelle Seigner. Le défenseur va demander qu’il soit libéré sous condition. La liberté sous caution «n’est pas exclue», mais elle est «très, très rarement» accordée, a indiqué Guido Balmer, porte-parole du Département fédéral de justice et police (DFJP).
Un chalet à Gstaad
Elle pourrait être liée à une assignation à résidence dans le chalet de Roman Polanski à Gstaad. Car, et c’est ce qui étonne l’opinion, le réalisateur est un habitué de la station bernoise où il s’est fait construire un chalet. Cet été encore, on l’a vu dans l’Oberland ainsi qu’au Montreux Jazz Festival.
Que faisait alors la police? Les autorités suisses ont eu connaissance trop tard de ces visites pour agir à temps, a expliqué Eveline Widmer-Schlumpf.
De son côté, la conseillère fédérale Doris Leuthard, en déplacement à Paris, a indiqué que Roman Polanski s’était à plusieurs reprises abstenu de voyager en Allemagne et au Royaume-Uni, eux aussi signataires d’un traité d’extradition avec l’Oncle Sam. Et de justifier elle aussi l’arrestation: la Suisse n’a pas d’autre choix que d’appliquer les mandats d’arrêt internationaux.
De nombreux parlementaires abondent dans ce sens. Pour Christian Lüscher (PLR), «la Suisse passe, avec cette interpellation, pour un pays respectueux de ses engagements internationaux et qui n’applique pas une justice de classes.» Carlo Sommaruga (PS) ne dit pas autre chose. Pour lui, la situation de Polanski est toutefois un exemple des excès que provoque l’imprescriptibilité des crimes pédophiles, que le peuple suisse a lui aussi «hélas» accepté.
Me Bonnant sollicité?
Yves Nidegger (UDC) nie tout zèle des forces de l’ordre «Lors de l’arrestation d’Hannibal Kadhafi, la police avait agi de façon disproportionnée. Rien de tel cette fois. Les artistes ne sont pas au-dessus des lois.» D’autres élus, dont Géraldine Savary (PS/VD) ou le sénateur Dick Marty (PLR/TI), expriment au contraire leur incompréhension et déplorent les dégâts en termes d’image. «Les autorités suisses ont fait preuve de faiblesse et de servilité» vis-à-vis des Etats-Unis, conclut pour sa part l’avocat Marc Bonnant. Selon nos informations, le Genevois aurait d’ailleurs été approché pour devenir le défenseur de Polanski en Suisse.
Les dessous de l’interpellation
A Berne , c’est tout juste si on ne reproche pas aux organisateurs du Festival du film de Zurich d’avoir fait trop de publicité autour de la venue de Roman Polanski. L’office des procureurs de Los Angeles renouvelle en effet son mandat d’arrêt chaque fois qu’il a vent d’un déplacement du Franco-Polonais dans un pays qui a signé un accord d’entraide judiciaire avec les Etats-Unis. Si jusqu’ici Roman Polanski a pu venir en Suisse, «il l’a toujours fait discrètement», note-t-on dans la Berne fédérale.
Or, Los Angeles a su la semaine dernière que le cinéaste allait quitter la France pour rejoindre Zurich, a déclaré Jeff Carter, porte-parole des US Marshals, et a donc actualisé, via Interpol, son mandat. Le DFJP a reçu un avis le jour même. Et Eveline Widmer-Schlumpf aurait été prévenue vendredi, soit la veille de l’arrivée de Roman Polanski.
Un diplomate confirme qu’il est arrivé qu’on déconseille à des ressortissants étrangers renommés sous le coup d’un tel mandat d’arrêt de venir en Suisse. Au DFAE, on assure n’avoir appris l’existence du mandat d’arrêt qu’après l’arrivée de Polanski…
La star a-t-elle été piégée?
Mais une question préoccupe certains juristes. Peut-on considérer qu’il y a eu guet-apens et que l’arrestation est illicite? L’argument, c’est que Jean-Frédéric Jauslin devait prononcer au Festival du film de Zurich le laudatio pour Roman Polanski, en sa qualité que directeur de l’Office fédéral de la culture (OFC).
Dès lors, il serait possible d’affirmer que la Suisse a elle-même invité le cinéaste ou cautionné sa venue. Or, lors de précédents, où une personnalité avait été invitée par un pays pour mieux se faire «pincer», l’arrestation avait été jugée illicite, au motif du guet-apens. On peut toutefois imaginer qu’Eveline Widmer-Schlumpf ignorait l’implication de l’OFC. Et que celui-ci ne connaissait l’existence d’un mandat d’arrêt contre le réalisateur. Des circonstances atténuantes valables?
Ron Hochuli
Gstaad soutient son résident
« Pourquoi l’arrêter maintenant? Je suis choquée. Nous espérons que nous aurons de meilleures nouvelles ce mardi . On prie pour lui!» Ruth Fiedler, du Brot Bar, avait pour habitude de voir Roman Polanski chaque matin, et ce plusieurs mois d’affilée lorsqu’il résidait à Gstaad: «Il vient acheter son pain tous les jours et le prend plus gros lorsqu’il a des invités. Il est toujours aimable et souriant.»
Un voisin cordial
A l’image de la boulangère, les personnes rencontrées hier dans la station de l’Oberland bernois apprécient le réalisateur et se disent tristes et déçues. «Tout cela s’est passé il y a plus de trente ans», se désole Anna Lussi. Celle-ci se félicite des bons rapports qu’elle entretient avec un homme qu’elle décrit comme «skieur et marcheur». «Il me dit bonjour à chaque fois qu’il passe, que ce soit à pied ou en voiture», souligne cette voisine qui habite quelques mètres en contrebas du chalet du réalisateur. La dame ne tarit pas d’éloges sur les relations de bon voisinage entretenues par le cinéaste.
Situé face au Rüblihorn, à l’entrée de Gstaad en arrivant de Château-d’Œx, le chemin qui mène au chalet grimpe un peu. Mais c’est pour mieux mériter son nom de «vue sur les Alpes». Peut-être une façon pour Roman Polanski de se rapprocher un peu des étoiles: n’a-t-il pas nommé le chalet où il réside depuis 2007 « Milky Way », soit «la Voie lactée» en français?
Néanmoins, la bâtisse reste ancrée dans les traditions: des géraniums ornent le balcon du premier étage, où réside la famille du réalisateur, le rez étant occupé par d’autres résidents.
«Je le vois ici depuis une éternité»
Mais bien avant son emménagement, Roman Polanski était fidèle à la région. Il s’était même rendu à Gstaad après le meurtre, en 1969, de sa femme Sharon Tate, alors enceinte de huit mois. «Je le vois ici depuis une éternité», admet Franco Stella, qui travaille à l’hôtel-restaurant Olden depuis 1974.
C’est sur la terrasse de ce fameux établissement, qui voit passer tout ce que la station compte de stars, que Polanski a dégusté une escalope milanaise pas plus tard que cet été. «Il n’est pas difficile et se met là où il y a de la place», précise le maître d’hôtel. Et il fait ses courses à la Coop, «comme n’importe qui», a observé une autre habitante, Elia Huschka.
Stéphanie?Arboit