Arrestation

Roman Polanski en garde à vue à Zurich

Par PASCAL GAVILLET avec les agences le 28.09.2009 à 00:00

Invité au festival où il venait recevoir un prix, il a été arrêté samedi.

Les milieux culturels suisses, en particulier ceux du cinéma, étaient sous le choc hier. Roman Polanski, 76?ans, qui était invité par le Festival du film de Zurich et devait y recevoir un prix dimanche soir, a été arrêté samedi à son entrée sur le territoire suisse. La police cantonale zurichoise a procédé à cette arrestation sur demande de l’Office fédéral de la justice. Cela en raison d’une procédure ouverte il y a trente?ans par les autorités américaines pour une affaire de mœurs.

Les médias en avaient considérablement parlé à l’époque. C’était en 1977, à Los Angeles. Polanski avait été arrêté pour «relations sexuelles illégales» avec une adolescente de 13?ans. Il avait alors plaidé coupable et avait fait 47?jours de prison. A la fin janvier 1978, un juge et les avocats du cinéaste s’étaient réunis. Le juge avait laissé entendre qu’il renverrait l’auteur du Bal des vampires sous les verrous. C’est à ce moment que Polanski a décidé de prendre un avion pour l’Europe. Depuis, il est citoyen français (Polonais de naissance) et n’a pas remis les pieds aux Etats-Unis. Mais la procédure courant contre lui n’a jamais été annulée. En juillet 2009, ses avocats ont déposé un recours.

La fillette de l’époque, 45 ans aujourd’hui, est favorable à l’abandon des poursuites.

Farce juridique

Du côté des milieux cinématographiques, c’est la consternation. «Un scandale culturel et juridique», commente Christian Frei, cinéaste et membre de l’association suisse des scénaristes et réalisateurs de films, qui devait remettre son prix à Polanski dimanche. «Tout le monde savait qu’il viendrait.

On profite de cet hommage pour une farce judiciaire. Que se passe-t-il dans ce pays? Il y a de quoi se poser la question. En plus, l’affaire de mœurs à l’origine de tout cela n’a rien de mystérieuse. Toutes les biographies en font état.» Secrétaire générale de cette même association, Iris Bischoff ne cache pas sa tristesse: «Utiliser un événement culturel pour une intervention juridique, je trouve cela plus que déroutant. Nous sommes indignés, mais surtout, nous ne comprenons pas. Il faudra se réunir avec d’autres cinéastes, même à l’étranger, pour agir.» Roman Polanski a en effet une stature internationale. Couvert de prix dans de nombreux festivals, palmé à Cannes en 2002… D’où les réactions à l’étranger à l’annonce de cette arrestation. Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture français, se déclarait stupéfait. «Je regrette qu’une nouvelle épreuve soit infligée à celui qui en a déjà tant connu.»

Image négative

Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse, ne cache pas son étonnement. «Dans la mesure où la victime souhaite elle-même abandonner les poursuites, il serait normal qu’on laisse Polanski vivre en homme libre. Tout cela va donner une image de la Suisse encore plus négative. Qui plus est au moment où notre pays est déjà englué par de multiples affaires. J’ose espérer qu’il y aura opposition. Personnellement, j’avais croisé Polanski en 2008 au Festival de Turin, qui lui rendait hommage. Penser que cet homme-là, libre, un intellectuel, auteur de grands films, arrive en Suisse pour se retrouver en prison, c’est très triste.» Evelyne Widmer Schlumpf s’est à son tour fendue d’un communiqué: «En raison d’un mandat international lancé en 2005 et des accords passés avec Washington, la Suisse n’avait pas d’autre solution que d’arrêter Roman Polanski. Elle n’a pas subi de pression des Américains et a pu procéder à l’arrestation de Roman Polanski car Berne a eu connaissance de sa venue. Le cinéaste n’avait pas été inquiété lors de son précédent séjour car les autorités avaient eu vent de sa présence trop tard.» D’après elle, il est probable que Roman Polanski fasse recours. Hier soir, celui-ci était toujours en détention provisoire en attente d’extradition. La justice américaine était informée du voyage de Polanski en Suisse. Le mandat d’arrêt a été délivré jeudi dernier.

 


 

Une arrestation qui fait débat!

De nombreuses personnalités suisses témoignent sur l’affaire.

DICK MARTY, conseiller aux Etats: «Cela ne va pas contribuer à améliorer notre image dans le monde!, s’enflamme le libéral-radical tessinois. C’est tout à fait grotesque! Si j’avais assassiné quelqu’un dans mon pays il y a trente ans, on ne pourrait rien contre moi aujourd’hui! Je ne sais pas ce qui se passe avec notre gouvernement. Il aurait pu avertir M. Polanski que s’il s’aventurait en Suisse, il risquait d’y être arrêté. Si cette décision devait être liée aux négociations autour du secret bancaire, ce serait encore plus navrant! Une fois de plus, la Suisse manque de flexibilité. Comme à Genève avec l’affaire libyenne.»

GÉRALDINE SAVARY, conseillère aux Etats: «C’est incompréhensible, confie la socialiste vaudoise. Je pense qu’on a le droit d’être traité différemment: il est l’invité d’un festival et on l’arrête. Ce n’est ni très fin ni très intelligent! Je peux imaginer qu’il y a eu des discussions entre les Etats-Unis et la Suisse. Sans parler d’absolution, on pourrait attendre une autre réaction de notre pays.»

ANDREAS GROS, conseiller national: «Une erreur capitale!, tonne le socialiste zurichois. C’est un manque de clairvoyance, de culture total. On n’arrête pas quelqu’un d’un tel gabarit sur la base d’un mandat émis il y a trente?ans. La Suisse devra s’excuser. Je suis sûr que personne aux Etats-Unis n’a intérêt à ce que M. Polanski soit arrêté! Une affaire en lien avec nos banques? Je suis convaincu qu’il ne s’agit que de la simple erreur de la bureaucratie. C’est honteux! Impardonnable!»

LAURENT MOREILLON, avocat et professeur de droit à Lausanne: «Le mandat d’arrêt international a été émis il y a trente et un?ans. Une convention d’extradition existe entre nos deux pays et elle s’applique dans ce cas. L’article 5 précise en effet que pour autant que les faits ne soient pas prescrits aux Etats-Unis, la Suisse ne peut s’y opposer. Elle ne peut pas refuser, elle doit s’exécuter. Juridiquement, je crains que cela soit terriblement clair.»

Jean Ellgass

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