Philippe Sollers, dont le soixantième livre paraît sous le titre apparemment immodeste de Discours parfait, est à la fois connu comme le loup blanc dans la bergerie chic du top des lettres françaises actuelles et méconnu en réalité.
Très médiatisé, très maîtrisé dans son image de grand seigneur à fume-cigarette et sourire en coin frotté d’ironie supérieure, le ci-devant ponte de l’avant-garde littéraire des années 60-70, qui atteignit une célébrité plus «populaire» dès la parution de Femmes, en 1983, semble intervenir partout et à tout moment, alors que c’est ailleurs que se passe sa vraie vie d’écrivain.
Car Philippe Sollers, avant tout, est un écrivain. Et autant qu’un écrivain, un lecteur. Et autant qu’un lecteur, un vivant. Et sur 918 pages ici, qui réfractent les milliers d’heures d’attention d’un vivant lecteur curieux de tout ce qui compte dans la vie, à commencer par la connaissance de soi et du monde: un travailleur de fond, un passeur d’idées et un passeur de beauté, un éclaireur et un éveilleur.
Or, cet immense bosseur solitaire a le culot d’aimer ce qu’il fait et de le dire. Et de le dire bien, au fil d’une écriture de plus en plus libre et joyeuse. Naguère très cérébrale, difficile, voire illisible (travers de jeunesse et d’époque), l’écriture de Sollers s’est épanouie et déploie aujourd’hui ses moires de roue de paon. «Je suis magnifique, dit cette écriture, le monde est magnifique.»
«Le monde est parfait»
Soljenitsyne, revenu du goulag, le disait aussi à son retour d’exil: «Le monde est parfait.» Et Discours parfait, inépuisable inventaire des beautés du jardin universel, du paradis de Dante à l’île possible de Michel Houellebecq, ne dit pas autre chose: «A l’opposé de toute vision apocalyptique ou de «fin de l’histoire», ou de fascination pour la terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d’une renaissance à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit.» Belles paroles de littérateur, argueront les détracteurs de Sollers, sans le lire. Mais lui-même n’a-t-il pas entretenu le malentendu?
Sollers maudit? L’image fait sourire, et pourtant… Dès la publication d’Une curieuse solitude, son premier roman, publié en 1958, le jeune homme, né coiffé, fut illico reconnu par le gaulliste Mauriac et le communiste Aragon. André Breton le déclara «béni des fées». Mais d’emblée aussi, l’insolent fils de bourgeois bordelais, le frondeur de haut lignage, le provocateur de préau ne cessa de pratiquer «le plaisir aristocratique de déplaire» qui lui valut d’être autant jalousé, son succès croissant, que décrié et taxé de tous les vices: renégat de la gauche, girouette intellectuelle, flatteur opportuniste, écrabouilleur
cynique.
Le sociologue maître à penser Pierre Bourdieu crut lui régler son compte en définissant ainsi sa trajectoire: «De l’avant-garde littéraire (et politique) en simili à l’arrière-garde politique authentique.» Et l’accusation de misogynie de faire florès après la publication de Femmes. Or, c’est d’une femme, justement, Catherine Clément, de la gauche la plus ferme et d’un féminisme avéré, que viendra l’une des meilleures approches d’un Sollers craint comme le «diable» et se découvrant autre; et c’est aujourd’hui, dans ce qu’on pourrait dire un autoportrait «en creux», qu’il faut (re)lire ce styliste royal avec le triptyque constitué par les 3000 pages de La guerre du goût, Eloge de l’infini et Discours parfait…
Le style, mode de survie
Critique
? «Dis-moi ce que te dit ce que tu lis et je te dirai qui tu es», pourrait dire le lecteur de Discours parfait en parodiant la posture d’éternel apprenti de Philippe Sollers au jardin des mots et des phrases, qu’il parcourt et décrit avec une porosité relevant du grand amour.
Après les 100 premières pages de Fleurs, traité d’érotisme
floral traversant «l’océan des fleurs» à partir des peintures de van Spaendonck et de toutes leurs interprétations poétiques (de Dante à Genet, ou des Chinois à Van Gogh), le parcours
de l’écrivain réitère l’éternelle question du sens et du mystère de la création par les chemins de la Gnose, via les écrits retrouvés de Qumran, de la Bible et de Shakespeare.
Avec l’infinie liberté de celui-ci, Sollers en appelle à de nouvelles Lumières, à l’école de Sade et de Voltaire, tout en célébrant la musique de Rousseau ou de Rimbaud. Le style est la grande affaire de l’écrivain, l’éternel bonheur du lecteur de Proust, du père Hugo mais aussi de Fitzgerald, de Kafka, de Claudel le catho ou du nihiliste Cioran, de Melville et de Joyce, entre autres, au premier rang desquels Nietzsche, génie «français», gage de renouveau spirituel. Grande aventure de connaissance: renaissance par le style. Merveille!
? Discours parfait, de Philippe Sollers, Gallimard, 918 p.