Lewis, c’est la fin du monde, ou presque. Dans cette île tempétueuse du nord de l’Ecosse, le temps semble s’être arrêté, ou du moins fonctionner au ralenti, comme engourdi par le vent glacial qui déferle sur des terres où rien ne pousse. En ce début du XXI siècle, ses habitants se chauffent encore à la tourbe, tentent de prendre de la distance avec une église toute-puissante, tout en cultivant encore quelques traditions ancestrales.
Et c’est précisément dans cette île, celle de son enfance, que revient un inspecteur chargé d’enquêter sur l’assassinat d’un pauvre ère. L’homme a été exécuté de la même manière qu’une autre victime, découverte à Edimburg. Chargé de trouver des liens entre ces deux affaires particulièrement sordides, Fin Macloed remet ainsi les pieds à Lewis, après dix-huit ans d’absence. C’est un homme blessé qui débarque là, touché par la mort récente de son enfant, mais aussi par ses propres souvenirs qui, soudain, le submergent.
Intrigue à deux temps
Avec doigté, Peter May, Ecossais pur malt, tisse son intrigue à deux temps. L’auteur conduit en parallèle deux histoires qui, presque fatalement, sont intimement liées. Il y a d’une part le récit policier classique, qui voit l’inspecteur faire son boulot, tenter de dénouer des intrigues et se casser le nez à tout bout de champ sur son passé, sur ce qu’il ne voudrait pas voir: l’action du temps sur les personnages de son enfance, leurs transformations physiques et morales. Leur rancœur aussi, sourde et tenace, contre celui qui est parvenu à s’échapper et à mener sa vie loin du carcan insulaire.
Et il y a ces autres chapitres introspectifs, où l’inspecteur se fait narrateur. Il parle de sa vie passée sur cette île des Hébrides Extérieures, donnant par bribes des informations sur les us et coutumes de cette communauté relativement isolée. Le lecteur prend ainsi conscience des particularismes de ce lieu, du poids du vécu collectif et de cette sorte de fatalisme qui étreint ses habitants. C’est bien là tout l’intérêt du récit de Peter May, qui prend finalement prétexte d’un crime pour dépeindre toute une société.
Les fous de Bassan
Car un des mystères les plus étranges évoqué dans ce livre, c’est bien cette coutume cruelle qui soude certains hommes de Lewis. Depuis la nuit des temps, chaque année, quelques initiés se rendent au péril de leur vie sur un rocher inhospitalier perdu à plusieurs heures de navigation. Deux semaines durant, ils se livrent alors à un massacre effroyable: «Dès que nous commençâmes à descendre le long des falaises, les oiseaux adultes quittèrent leurs nids par milliers, criant et tournoyant au-dessus de nous tandis que nous tuions leur progéniture. On avait l’impression de travailler au milieu d’une tempête de neige. Le blanc immaculé des plumes des fous de Bassan vous emplissait les yeux, vos oreilles explosaient sous le bruit de leur colère, de leur détresse et du battement de leurs ailes contre le vent.»
Si le carnage a tout du rite initiatique, l’expédition qui le permet autorise tous les règlements de comptes. Car ce qui se passe sur le rocher doit rester secret. Et pour Fin Macleod, telle est bien la difficulté.
Comment percer le mystère de ce qui s’est réellement passé il y a dix-huit ans, alors que lui-même participait à ce carnage? Et pourquoi diable se fait-il tant de souci quand son ancien camarade et son fils partent à leur tour pour cette chasse aux oiseaux? Entre fausses pistes, dialogues à double sens et scènes glaçantes, Peter May maintient le suspens jusqu’au bout.
? «L’île des chasseurs d’oiseaux» de Peter May, Editions du Rouergue Noir, 382 p.
Peter May, l’Ecossais le plus chinois qui soit
Ecossais, Peter May l’est totalement, frisant la caricature. Cette force de la nature d’un bon mètre nonante s’habille en kilt, porte une longue queue de cheval et cause gaélique couramment. La chose peut surprendre les Français, chez qui ce journaliste, producteur, scénariste et écrivain s’est installé depuis une bonne dizaine d’années. Mais elle marque surtout les esprits des Chinois, qui l’ont pourtant accueilli à bras ouverts, allant jusqu’à le nommer membre honoraire de l’Association des auteurs chinois de romans policiers.
Il faut dire que Peter May ne fait jamais rien à moitié. Passionné depuis toujours par la Chine, il s’est rendu à de nombreuses reprises dans ce pays, dans le but de se faire ouvrir les portes de la police chinoise pour mieux en saisir les mécanismes. A force de persévérance, il y est parvenu, accédant aux bonnes personnes œuvrant en médecine légale. «Meurtres à Pékin» est ainsi devenu le premier d’une série de cinq thrillers à succès situés en Chine et mettant en scène Margaret Campbell, médecin légiste de Chicago, et Li Yan, inspecteur de police. Tous ces titres ont paru aux Editions du Rouergue.
Connu pour sa méticulosité absolue dans la préparation de ses livres, Peter May a donc fait une infidélité aux Chinois pour renouer avec les Hébrides. Une immersion indispensable pour être en mesure de rédiger «L’île des chasseurs d’oiseaux.» Il suffit de regarder la liste des personnes remerciées en fin d’ouvrage par l’auteur pour se rendre compte qu’il n’a rien écrit à la légère. (FNY)