«C’est toujours difficile de se séparer après une tournée», confiait le pianiste Jean-Yves Thibaudet à l’issue du voyage en Amérique latine. «Les liens qui se tissent pendant tous ces jours passés ensemble sont forts. Ils génèrent une complicité et des souvenirs qui cimentent. Je suis triste de quitter l’OSR. Ça aura été une belle aventure. Et c’est un orchestre dont j’apprécie particulièrement la souplesse, la disponibilité et le sérieux dans le travail ainsi que la gentillesse générale.»
Le soliste choisi pour un déplacement international représente un peu la pierre angulaire de l’aventure. De son talent dépend souvent une bonne part de la réussite de l’ensemble. Le Français, qui avait déjà tourné avec l’OSR sous la direction de Pinchas Steinberg aux USA en 2003, avait noué des premières relations très positives avec l’orchestre genevois.
Seconde invitation
C’est donc avec joie qu’il a répondu à la seconde invitation. Et c’est avec la même joie que responsables et musiciens l’ont accueilli. Car Jean-Yves Thibaudet est un interprète remarquable et très brillant. Mais il se révèle avant tout un homme délicieux, drôle, humble et d’un professionnalisme à toute épreuve. Une heureuse nature, douée pour le partage et la vie en général. «Ce don, je le dois à mes parents, qui me l’ont transmis. Je suis un adepte de la politique du verre à demi-plein.»
La connivence avec les pupitres d’une phalange symphonique n’est pas donnée à tout le monde. Elle se travaille. Mais pour cela faut-il encore savoir être à l’écoute des autres et descendre du piédestal de star. C’est le cas de l’enfant prodige du clavier. Son jeu se mélange intimement à l’orchestre dans les passages en tutti, émerge du groupe avec éclat dans les solos et répond aux interventions des solistes avec une rare sensibilité. Jamais un décalage, aussi virtuose la partition soit-elle. Et un soutien délicat de chaque intervenant. Du grand art.
Une salle dans une gare
Le courant, tout au long des cinq concerts donnés dans les trois villes de São Paulo, Buenos Aires et Montevideo, a circulé de plus en plus fort au fil du temps. Après des raccords rapides avant chaque concert, pour prendre la mesure acoustique et visuelle des salles, le jeu s’est adapté à chacune d’entre elles.
A la Sala São Paulo, construite dans l’immense espace de l’ancienne gare, les résonances de la salle vide ont disparu avec l’arrivée du public. L’émerveillement, face à la beauté d’un lieu si improbable pour de la musique classique, n’est pas qu’esthétique. Il se double d’admiration devant l’ambition du projet.
Doigts inspirés
Les panneaux de bois clair et les 1400 sièges bleu marine sont d’un grand goût. Et le restaurant, la boutique, le gigantesque bar et la vue sur les quais agités dans l’entrée se conjuguent à une sonorité remarquable.
Le Concerto en sol de Ravel et le 2e de Liszt ont ainsi scintillé sous les doigts inspirés du pianiste. Du côté des Valses nobles et sentimentales et de La valse du même compositeur, l’écho du lieu a ajouté une part de tournoiement bienvenue à l’interprétation énergique du chef. Quant à la 6e Symphonie de Bruckner, c’est peu dire qu’elle a pris des dimensions monumentales.
Ces mêmes œuvres, défendues les jours suivant à Buenos Aires dans une salle de variétés de 1700?places (pendant les travaux de réfection du fameux Teatro Colón), semblaient plus éteintes dans la sécheresse aspirante provoquée par les hauts murs en moquette bleue nuit. Mais l’adversité poussant souvent au meilleur, l’esprit qui a soufflé sur ces deux soirées s’est révélé très particulier, avec une inspiration supérieure dans le sublime Adagio du Concerto de Ravel.
Le dernier rendez-vous, au Teatro Solis de Montevideo, aurait pu sonner mieux. Mais cette scène prévue pour le théâtre et l’opéra ne dispose pas d’une coque acoustique assez technique pour parer à la matité sonore. Les moyens, il faut dire, ne sont pas comparables à ce qu’ils sont chez nous, malgré une réfection toute récente.
Dans les trois villes, le même sentiment domine devant les publics. Celui d’un extraordinaire appétit de culture européenne. Car si en Asie, c’est aussi la curiosité qui attire les citadins dans les salles de concert, en Amérique latine, c’est un retour aux sources lointaines qui motive le public. La chaleur de son accueil témoigne de ce besoin et de ce plaisir.
En ambassadeur symphonique helvético-romand et en jardinier des graines plantées là-bas par Ansermet au début du XXe siècle, l’OSR a fait mûrir des fruits qu’il retournera certainement récolter encore…