Projection de presse sous haute surveillance. Pour visionner le dernier James Bond, Quantum of Solace, il a d’abord fallu renvoyer un fax. Et accepter les mesures suivantes: «Les appareils électroniques (…) ne doivent en aucun cas être introduits dans la salle. (…) Ils seront collectés avant la séance et rendus à la fin. (…) Chaque participant fera l’objet d’une fouille à l’aide d’un détecteur à main.»
Ambiance. C’était hier, à l’heure du déjeuner, à Pathé-Balexert. Certes, de telles mesures, disproportionnées eu égard au nombre de médias présents à Genève, ne sont pas tout à fait nouvelles. Par crainte de la piraterie, elles sont même souvent de rigueur pour des grosses machines événementielles. Ce qui ne suffit pas à garantir la qualité du produit.
Nouvel exemple avec cette 22e adaptation des aventures du célèbre héros de Ian Fleming. Le résultat est décevant. Pire: raté. Le mythe en prend même un sacré coup. James Bond 007 devient James Bond 000. Raisons de ce naufrage? Trois mots le résument: scénario, réalisation et casting.
Narration confuse
Quantum of Solace (titre intraduisible, ce qui en dit long), malgré les «efforts» conjugués de trois coscénaristes, demeure terriblement vaseux et confus. L’affaire débute une heure après la fin de Casino Royale, le précédent James Bond. Le héros traque le cerveau derrière l’organisation qui a coûté la vie à Vesper, la femme qu’il aimait et qui l’a trahi. Dans cette quête, une inconnue va le soutenir.
Ceci étant, heureusement que nous autres journalistes avons des dossiers de presse pour aider à clarifier les choses. Car ce que raconte le film, du moins au début, n’est jamais aussi «limpide». Au bout de trente minutes, on finit par jeter l’éponge face à une narration justifiée uniquement par la multiplication des lieux et des pays de tournage. La réalisation ne vient ici jamais au secours du scénario. Les premiers plans laissent penser à une pub pour voitures de luxe (mais ça, on a l’habitude). Le plus «beau» vient ensuite. Dès sa première cascade, on reconnaît nettement, au détour d’un plan, la doublure de Daniel Craig. Faux raccords et approximations ne vont dès lors plus cesser de pleuvoir. Erreurs de position, raccords dans l’axe hasardeux, séquences rattrapées au montage, le tout mené sur un rythme plus poussif qu’efficace. Les amateurs de ce genre de bévues attendront la sortie DVD du film pour toutes les repérer.
Reste le moins pardonnable: le casting. Daniel Craig est monolithique, sans expression. Dans le rôle du méchant, le pourtant peu attendu Mathieu Amalric tombe vite dans le cabotinage, comme s’il attendait que Desplechin l’appelle pour son prochain film. Quant à la nouvelle James Bond girl, Olga Kurylenko, ses tentatives d’exister à l’écran sont vouées à l’échec. Seuls Judi Dench et Giancarlo Giannini tirent leur épingle du jeu. Normal, ce sont de vraies pointures, eux.
? «Quantum of Solace», en salles dès le 5 novembre.
007: une saga très élastique
Presque pas de gadgets. Peu d’humour. Une violence tangible. Des effets numériques réduits au minimum. S’il avait bénéficié d’un scénario et d’une direction d’acteurs dignes de ce nom, Quantum of Solace n’aurait pas été le plus mauvais mais le plus réaliste James Bond de la saga. L’histoire, hélas, en a voulu autrement. Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain? Evidemment non.
Au-delà de l’échec artistique du film, le 007 de l’ère Daniel Craig témoigne de la vitalité d’une série qui a toujours su coller à son époque. Viril et légèrement subversif dans les années 60, le personnage était déjà devenu cosmico-kitsch dans les années 70 et yuppie bling-bling au début des eighties. Puis il avait sombré dans la dépression entre 1987 et 1989 (la crise financière frappait aussi, à cette époque), avant de revenir, dès 1995, sous les traits du «sympatoche» Pierce Brosnan. Entre la chute du Mur et celle des tours du WTC, l’Occident aura souri durant un peu plus de dix ans.
Aujourd’hui, donc, Bond se veut à nouveau très éloigné du héros bécébégé façon Brosnan. Il sue, saigne, se découvre des sentiments humains. Et, surtout, le monde qui l’entoure semble réel. Pourquoi? Parce que depuis 9/11, la donne a changé à Hollywood. Le règne de l’hyper virtuel a laissé place à celui du pseudo-réel. La trilogie Jason Bourne et la série 24?h Chrono (avec Jack Bauer, qui lui aussi emprunte ses initiales à James Bond) sont devenus les nouveaux standards du genre action/espionnage. Même Batman s’y est mis, avec un Dark Knight sombre et réaliste. L’agent 007 ne pouvait du coup pas manquer le train. Dommage qu’au final, ce dernier lui soit passé dessus.
Emmanuel Cuénod