Pourquoi « Salomé» a-t-elle déserté Genève depuis janvier 1983? Pourquoi une musique si splendide et un rôle si puissant ne convainquent-ils pas davantage les directeurs d’opéra? Justement parce que la partition somptueuse et foisonnante de Richard Strauss ne se laisse pas diriger facilement. Que le mythe revu par Oscar Wilde tombe trop facilement dans les stéréotypes. Et que l’héroïne de cet ouvrage, outrageusement violent et sensuel, doit posséder une voix immense, un physique adéquat, une véritable capacité à danser et aussi pouvoir incarner sans faiblir un personnage qui évolue sur le fil de la folie. Cela fait beaucoup.
Deux chanteuses marquantes
En 1966, la grande Anja Silja avait relevé le défi au Grand Théâtre. Trois décennies plus tard, Julia Migenes-Johnson laissa sur la même scène une trace indélébile dans ce même rôle mis en scène par Maurice Béjart. Sa Danse des sept voiles, renversante d’érotisme pour l’époque, aura scellé pour longtemps la renommée de la belle sauvage en fille d’Hérodias. Dès ce vendredi, (horreur, un 13!…), c’est à la soprano allemande Nicola Beller Carbone de reprendre un flambeau trop longtemps éteint . L’œil pointu, le minois charmant et l’intelligence vive, cette nouvelle venue sur la scène genevoise n’a pas l’air dangereux pour un sou. Elle cache bien son jeu puisque cela ne fait pas moins de cinq fois qu’elle se glisse sans complexe dans les excès du rôle-titre. «Quatre productions très différentes les unes des autres permettent d’approfondir la perception de ce personnage qui soulève des sentiments très étranges et contrastés», confirme la jolie brune. «Il y a tant d’approches possibles, pour Salomé, tant de références! La religion, la politique et la psychanalyse sont des filtres de lecture tous acceptables, du moment qu’ils permettent de mettre en valeur une autre des nombreuses facettes de l’héroïne», poursuit-elle.
«Personnellement, je pense que Salomé est une femme excessivement complexe et contradictoire, qu’on ne peut réduire à l’image d’une Lolita ou d’une femme fatale. Pour moi, c’est une jeune fille vierge, qui n’a pas connu l’amour et sombre dans les affres de la passion. A Genève, Nicolas Brieger la voit comme une nostalgique de la pureté et de l’innocence, qui a été abusée et vit dans la souffrance de ce traumatisme originel.» Deux visions diamétralement opposées qui ne perturbent pourtant pas la bonne entente des artistes. «Au contraire, c’est très stimulant, les confrontations contradictoires! Ici, on navigue entre des pathologies très affirmées. Cela demande donc beaucoup d’adaptabilité, d’imagination et d’engagement physique.» Le physique de Nicola Beller Carbone, justement, semble parfaitement approprié à Salomé. Mince, souple, dynamique, belle: on imagine sans peine qu’Hérode perde la tête pour elle. Et que celle de Iokanaan tombe. Après Julia Migenes, la relève semble assurée… «Je suis très heureuse et très fière de reprendre ce rôle ici, après elle», reconnaît-elle. La verra-t-on se livrer à une danse aussi lascive que son illustre collègue? «J’aurais bien aimé, ayant longtemps pratiqué la danse dont je voulais faire mon métier, ainsi que le théâtre. Mais étrangement, aucun des metteurs en scène avec lesquels j’ai abordé le rôle ne m’a donné l’occasion de le faire. C’est un comble, non?»
Douée pour le bonheur
Sa frustration digérée, Nicola Beller Carbone n’aura aucun mal à entrer dans la musique et la langue de l’œuvre. Allemande de naissance, partie avec ses parents vivre en Espagne, Italienne de mariage et adorant le français qu’elle parle impeccablement («beaucoup moins bien que les trois autres!…»), le moins qu’on puisse dire est qu’elle a l’oreille musicale. Et sa voix, comment évolue-t-elle au fil des années dans Salomé? «Je suis une lyrico-spinto type. J’aime les personnages lourds, compliqués, tragiques, comme Mimi, Lady Macbeth, Tosca, Marie de Wozzeck, Salomé, Turandot… Ils me vont naturellement mieux que les soubrettes de Mozart! Heureusement que j’ai une voix qui m’évite de les chanter, je m’ennuierais!» Trop dramatique pour être légère? «Pas du tout. Dans la vie, je suis très douée pour le bonheur!» On la croit sans peine: son charme est rayonnant.
Salomé de Richard Strauss. Grand Théâtre les 1, 16, 19, 25 et 28 février à 20?h. Le 22 à 16?h?30. Tél. 022?418?31?30.