évènement

Mille sabords! Hergé a son musée

Par PHILIPPE MURI LOUVAIN-LA-NEUVE le 28.05.2009 à 00:01

Un écrin superbe en forme de livre ouvert sur l’œuvre du père de Tintin.

Mille millions de mille sabords! L’adresse, évidemment, ne doit rien au hasard. 26, rue du Labrador? Bon sang! Mais c’est là que Tintin a longtemps résidé avant d’emménager au château de Moulinsart. A Louvain-la-Neuve, à 30?kilomètres de Bruxelles, le 26, rue du Labrador ne constitue plus une fiction. On y trouve désormais un étrange prisme de béton et de verre: le Musée Hergé. Adossé à une forêt, en bordure de la petite ville du Brabant wallon, le bâtiment de 3600?m2 ouvre ses portes le 2 juin. Il est magnifique, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur.

Imaginé par l’architecte français Christian de Portzamparc, ce vaisseau vaste et lumineux abrite des centaines de documents originaux – planches, esquisses, crayonnés, bleus de coloriage, photos – qui font la part belle à Tintin tout en montrant avec beaucoup d’habileté la face cachée de l’œuvre d’Hergé. Un bijou de musée qui ne doit rien à la Castafiore, mais tout à Fanny Rodwell, la seconde épouse et veuve d’Hergé. Son vœu? «Faire mieux connaître l’universalité d’Hergé et sa diversité créatrice.»

Ce musée, le premier consacré à un auteur de bande dessinée, Fanny Rodwell l’a financé avec ses propres deniers. Quelque 17 millions d’euros pour un écrin aux formes de guingois, coloré dans des tons pastel. Hergé, qui aimait l’art moderne – trois tableaux d’Andy Warhol à son effigie en témoignent en fin de parcours – se serait senti à l’aise dans cette architecture innovante. Il aurait sans doute aussi apprécié la scénographie concoctée par un trio composé du dessinateur Joost Swarte, de l’ex-directeur du Musée de la BD d’Angoulême Thierry Groensteen et du biographe officiel d’Hergé, Philippe Goddin.

«On a voulu montrer Hergé sous toutes ses facettes, commente Goddin. Une approche qui englobe aussi bien le créateur, le patron de studio que l’homme. On s’intéresse aussi évidemment à l’œuvre, et notamment aux nombreux personnages qui gravitent autour de Tintin. Sans oublier des thèmes tels que le cinéma, les voyages ou la science, essentiels dans les albums d’Hergé.»

Quatre-vingts pour cent des originaux d’Hergé étant disponibles et archivés, il a fallu choisir. Sur deux niveaux et dans huit salles reliées entre elles par des coursives et des passerelles, le visiteur découvre des merveilles, exposées selon un principe de rotation, pour les préserver de la lumière.

Il y a là, symboliquement, la planche numéro un de Tintin au pays des Soviets, dans laquelle le petit reporter apparaît pour la première fois. Plus loin, la planche du Lotus Bleu où Tintin sauve Tchang de la noyade. Et tant d’autres dessins mythiques, de la couverture de On a marché sur la lune au crayonné de l’arrivée de Tintin à Genève dans l’Affaire Tournesol.

Tous ces trésors sont présentés à une hauteur étudiée pour convenir aux adultes comme aux enfants. Car s’il entend attirer 200?000 visiteurs par an, le Musée Hergé s’adresse bien évidemment aux 7 à 77?ans.

Musée Hergé, 26, rue du Labrador, Louvain-la-Neuve (Belgique). Ouvert dès le 2 juin. Du mardi au dimanche, de 10?h à 18?h.
Entrée: 9.50 euros.
Infos: 0032 10?488?421 www.museeherge.com

 


 

«Donner l’impression d’entrer dans un dessin»

Magicien des volumes, l’architecte Christian de Portzamparc a voulu écrire une «lettre à Hergé».

Lauréat du Prix Prizker, la plus prestigieuse distinction en architecture, Christian de Portzamparc passe à juste titre pour un magicien du volume et de la surface. Son Musée Hergé, il le voit tout à la fois comme un hommage et un jeu avec le créateur de Tintin. Une sorte, dit-il, de «lettre à Hergé».

Existe-t-il une architecture pour parler d’Hergé?
Une idée en tout cas. Je voulais qu’on puisse de l’extérieur percevoir un paysage intérieur mystérieux, onirique et coloré. Peut-être est-il dessiné, peut-être pas.

Une manière d’intriguer le visiteur?

Effectivement. On pourrait se demander si l’on va entrer dans un dessin. Vu du dehors, l’aménagement intérieur est constitué de courbes, d’obliques, de formes qui se chevauchent un peu comme dans les dessins du Moyen Age. Quand vous pénétrez dans le musée, vous êtes surpris que ce qui vous apparaissait en aplat soit en trois dimensions.

Les volumes et les grandes baies vitrées font songer à des cases de bande dessinée…

Ce n’est pas un hasard. Ni le fait que le paysage soit traversé de passerelles. Le musée présente plusieurs séquences. Dès la conception du bâtiment, j’ai fait en sorte que d’un chapitre à l’autre on puisse respirer. Le fait de sortir d’une salle et de pouvoir s’orienter avant de rentrer dans une autre relance, à mon sens, l’imagination et la curiosité. Je n’aime pas les parcours labyrinthes qui durent deux heures et dans lesquels on est constamment dans le noir.

Pour ce musée, vous avez eu carte blanche?

Oui. Notamment pour l’idée de la transition entre les parties du musée, le fait de pouvoir entrer et sortir des pièces. Tout aurait pu être collé, et il n’y aurait eu qu’une très grande exposition. Et dehors les murs et une porte. A ce moment-là, j’aurais eu l’impression de ne pas avoir fait mon boulot. Si on crée un musée pour Hergé, il faut imaginer quelque chose d’un peu enchanteur.

Quelle est l’importance des œuvres d’Hergé dans votre existence?
C’est l’importance de l’enfance. Mes premiers dessins, vers 4 ou 5?ans, étaient des capitaines Haddock. Je représentais aussi des cargos Speedol Star en route vers Haïfa. Et mes premières architectures, je m’en rends compte aujourd’hui, s’inspiraient des navires, des jonques et des cargos qui balisent les itinéraires de Tintin. La ligne claire chère à Hergé m’a également marqué.

 


 

Bachi-bouzouks

Pas de photos! Polémique…
Pas question de photographier ou de filmer les œuvres exposées et savamment éclairées. Elles sont fragiles, des cerbères souriants le rappellent en permanence. Pour protester contre cette mesure, certains cameramen venus spécialement d’Allemagne, de France ou de Suède ont claqué la porte lors de la visite inaugurale. «On n’est pas des bachi-bouzouks!»

Audioguide en trois versions
Dès le mois de septembre, on pourra parcourir le musée avec un audioguide. Trois niveaux de visite à choix: un pour les enfants, très ludique. Un pour le grand public. Et un pour les spécialistes, avec force anecdotes. En français, anglais et néerlandais dans un premier temps.

De l’écran au musée
Tintin au cinéma, vu par Steven Spielberg et Peter Jackson, c’est pour 2011. «On en tiendra compte le moment venu», assure Laurent de Froberville, directeur du musée Hergé.

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