Cinémas

Le jury du 62e Festival de Locarno frôle l’académisme

Par PASCAL GAVILLET le 17.08.2009 à 00:01

Cette édition 2009 couronne des films honorables mais boude les audaces formelles.

L’affaire pourrait tenir en quatre mots. A compétition moyenne, palmarès quelconque. En décernant le Léopard d’or samedi soir à She, a Chinese de la cinéaste Xiaolu Guo, le jury de cette 62e?édition de Locarno a opéré un choix conventionnel. Voire à la limite de l’académisme.

Non pas que le film soit mauvais ou raté. D’une facture relativement classique, il raconte la destinée d’une jeune femme décidée à changer de vie, d’abord en quittant sa province natale chinoise pour la ville, puis en partant pour Londres. L’œuvre est structurée en plusieurs chapitres, avec des intertitres, et suit avec cette pudeur élégante que les artistes asiatiques parviennent en général bien à gérer un personnage auquel on n’a aucune peine à s’attacher.

Pas de distributeur suisse

Bref, un film de festival comme on en voit tant. Honorable, intelligent, mariant avec justesse un don pour l’écriture – Xiaolu Guo est d’abord poétesse et romancière – et un sens de l’image en devenir. Sauf que le film, présenté vendredi en compétition, ne circulait guère dans les conversations ou les pronostics. Et qu’il avait déjà en partie quitté les mémoires. Que deviendra-t-il au-delà des retombées du Léopard? Pas grand-chose. D’autant plus qu’à notre connaissance, aucun distributeur suisse ne semble l’avoir acquis. Remarque sans pertinence: il en était déjà ainsi pour les Léopard d’or 2008 et 2007.

Il en ira sans doute de même des autres films primés. On retrouve deux fois au palmarès le film russe Buben. Baraban d’Alexei Mizgirev, autre portrait de femme, cette fois d’une bibliothécaire de 45?ans. Prix de la mise en scène et Prix spécial du jury pour une œuvre certes convaincante à l’écran, mais qui ne transcende jamais son propos de départ. Là encore, le résultat est honorable et le jury semble avoir primé un cinéma conforme à l’idée qu’il se fait du film d’auteur en général.

C’est-à-dire en ignorant les audaces formelles d’autres titres comme A Religiosa portuguesa d’Eugene Green ou Os Famosos e os duendes da morte d’Esmir Filho. En soi, ce n’est pas si grave. Juste un peu en contradiction avec les préceptes de la compétition locarnaise.

En revanche, le Léopard d’or de la meilleure interprétation féminine décérné à Lotte Verbeek pour Nothing Personal de Urszula Atoniak est totalement incontestable. Autre portrait de femme (catégorie décidément récurrente cette année), le film est entièrement porté par une comédienne qu’on se réjouit déjà de revoir ailleurs. Son pendant masculin a été décroché par le Grec Antonis Kafetzopoulos pour une comédie étonnante sur la vieillesse et les rapports mère/fils, Akadimia Platonos. Rien de très surprenant là non plus.

La vraie surprise eût été, cette année, de décerner le Léopard d’or au génial Summer Wars de Mamoru Hosoda, unique manga de la compétition et premier dessin animé à concourir dans toute l’histoire de Locarno. Alors que le festival a vibré toute la quinzaine à l’ère des mangas, le récompenser aurait été d’une logique absolue. D’autant plus qu’il s’agit là – et de loin – du meilleur film qu’on a pu découvrir durant cette édition.

L’ignorer au palmarès, ce n’est pas un oubli, mais une erreur. Les rares sifflets qui ont accueilli samedi la décision du jury sont donc parfaitement
légitimes. Nous y souscrivons.


Faut-il déroger aux règles du festival pour relancer son intérêt?

Fréquentation

? Depuis ses débuts il y a plus de soixante?ans, la Piazza Grande – ou ce qui l’a précédée, à savoir les projections à ciel ouvert dans les jardins du défunt Grand Hôtel – fait figure de poumon du festival. Le soir, tout le monde y converge. Pour le gros film qui clôt la journée.

Cette année, malgré une météo clémente (un seul soir réellement gâché par la pluie), la fréquentation y a connu des hauts… et des bas. La faute à qui? Aux films. Pas assez forts, pas assez gros, pas assez populaires en somme. Ce qui ne signifie pas que la Piazza doive ressembler à un Open Air. Mais il y a un juste milieu à trouver, milieu que l’édition 2009 n’a pas su proposer.

Certes, on le sait, Frédéric Maire, comme tous les directeurs artistiques qui l’ont devancé, doit faire face à de nombreux obstacles. Le voisinage en septembre de la Mostra de Venise et de San Sebastian, la frilosité des majors qui craignent le piratage et ne donnent pas leurs films à Locarno et la peur de certains distributeurs qui ne veulent pas sacrifier le public potentiel suisse d’un de leurs longs-métrages en le proposant ici. Soit une équation à plusieurs inconnues et aucune solution miracle.

Depuis Marco Müller, les films de Locarno sont tous des premières mondiales ou internationales. Ce qui exclut, dans le programme, de présenter au Tessin des films déjà montrés à Cannes, Berlin ou des œuvres sorties au préalable sur des territoires voisins. Ne faudrait-il pas désormais déroger à ces règles? Ne serait-ce que deux ou trois fois durant le festival? Et cela afin de s’assurer de quelques grandes soirées sur la Piazza où serait par exemple montré l’un des gros morceaux de Cannes?

Une programmation trop aride

Olivier Père, qui entrera en fonction et succédera officiellement à Frédéric Maire au poste de directeur artistique dès le 1er septembre, devra sans doute plancher sur ce problème. En s’arc-boutant sur les premières «mondiales» à tout prix, Maire a concocté cette année une programmation Piazza trop aride pour tenir la route et le choc durant douze jours.

Problème que les autres sections n’ont pas eu à affronter. Compétition, Cinéastes du présent, section Ici Ailleurs, rétrospective Manga Impact, etc. avaient une tenue fidèle à leur image, avec leurs hauts et leurs bas. Pas la Piazza. Et cela, Marco Solari, président du festival, en est certainement conscient.

En toute logique, il va en discuter longuement avec Olivier Père. Et – espérons-le – redresser la barre du navire.


Friedkin a pris le pouvoir et un Léopard

Finalement, on risque de se souvenir davantage du Léopard d’honneur 2009 que de l’ensemble du palmarès. Il a été remis vendredi soir sur
la Piazza Grande à William Friedkin pour l’ensemble d’une carrière qu’il n’est pratiquement plus besoin de présenter. La liste de ses plus grands films pourrait suffire: French Connection en 1971, L’Exorciste en 1973, Cruising en 1980 ou encore To Live and Die in L.A. en 1985, que le festival avait décidé de programmer pour cet hommage.

Un maître du cinéma américain, certes, mais aussi un homme qui sait à la fois manipuler le public – dans le bon sens du terme – et prendre le pouvoir sur ses auditoires. Il a suffi de le voir lors de la Master Class qu’il a donnée ici jeudi matin. Friedkin parle en restant debout, et n’hésite pas à se frayer un chemin dans la foule. Et le lendemain soir, sur la Piazza, il ne cesse de marcher sur la scène montée devant l’écran géant. Pourtant, il n’a rien d’un homme de spectacle. Lors d’interviews individuelles par groupes, il reste même curieusement en retrait, s’acquittant en réalité de sa tâche avec le même professionnalisme.

«Harry Potter m’indiffère»

Ses propres films? Il n’en tire aucune fierté particulière. «Aucun de ceux que j’ai faits ne figure dans mes films préférés. Mes favoris restent Citizen Kane d’Orson Welles, Le trésor de la Sierra Madre de John Huston, Les diaboliques de Henri-Georges Clouzot ou Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly. Des classiques qui ne vieillissent jamais. Après cela, ne me parlez pas des films actuels. Je ne vais voir aucun blockbuster et Harry Potter m’indiffère complètement.»

En revanche, il est intarissable lorsqu’il raconte ses tournages ou la genèse de ses films. Ne se lasse pas d’évoquer sa rencontre avec le groupe Tangerine Dream, qui lui a composé la musique du Convoi de la peur en 1977. Un film qu’il refuse de considérer comme le remake du Salaire de la peur de Clouzot (1955). «Il s’agissait juste de la réinterprétation d’une œuvre. J’ai dédié le film à Clouzot sans jamais parler de remake. Comme lorsque Laurence Olivier a réalisé Hamlet. Personne ne lui a parlé de remake. Il a juste livré une nouvelle adaptation. C’était pareil pour moi.»

Plus récemment, William Friedkin a relevé ce qu’il appelle de nouveaux challenges. «Je me suis lancé dans des mises en scène d’opéras. Les chanteurs d’opéra sont en réalité de grands acteurs. Ils possèdent des voix hors du commun mais aussi un vrai jeu de scène. Cela me satisfait actuellement, d’autant plus que faire un film en 2009, c’est devenu bien plus compliqué qu’il y a quelques décennies. Je me trouvais en phase avec les années 70. Mes films reflétaient vraiment ce qui se passait dans la société américaine. On me l’a même reproché, j’ai été beaucoup attaqué. Mais les mauvaises critiques aident souvent bien plus que les bonnes. Ce que je regrette aujourd’hui? C’est que seules les audiences et les potentialités commerciales soucient les producteurs.»

Friedkin aurait-il de l’amertume? Il ne l’avoue pas, mais on sent bien que oui. Venu chercher son prix à Locarno, il a quitté le Tessin quelques heures après.

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