INTERVIEW EXPRESS

Avec sa disparition, on ressent la mort des utopies

Par JEAN ELLGASS le 15.03.2010 à 00:00

Didier Varrod, journaliste et animateur radio, spécialiste de la chanson française

Comment expliquez-vous l’émotion profonde qui semble saisir la société civile et politique depuis samedi?

L’absence de Jean Ferrat depuis 1995 cristallise probablement ce moment d’émotion. Non pas qu’on l’eût oublié mais parce qu’on réalise qu’il était au purgatoire. En réentendant ses chansons aujourd’hui, on redécouvre l’immense artiste, l’interprète talentueux, l’arrangeur moderne qu’il était grâce au travail d’Alain Goraguer – des arrangements beaucoup moins datés que ceux d’un Brassens.

A cette dimension collective, vous ajoutez une dimension individuelle, politique.

Même si son positionnement était ancré au parti communiste, il n’aura cessé d’apprendre le renoncement à travers son compagnonnage avec le parti. Sincère, exigeant et très critique, Jean Ferrat est allé de renoncement en renoncement. Je distingue deux périodes. Jusqu’en 1981 tout d’abord, avec l’état des lieux de la gauche française sur le communisme: une critique très sévère qui ressurgit aujourd’hui. Puis, de 1981 à aujourd’hui, la gauche est allée de désillusions en désillusions, à travers notamment l’apprentissage du réalisme économique. Acteur très vivant lors de la dernière présidentielle, il se positionnait contre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Mais son soutien apporté à Olivier Besancenot et à José Bové était une bouteille à la mer: on assistait presque à l’émergence du non-choix. Il était fatigué de tout ça. Avec sa disparition, c’est comme si on ressentait la mort des utopies.

Que dites-vous à toute cette génération qui ne le connaît pas, jusqu’à son nom?

D’écouter sa chanson,  "Epilogue », une de ses préférées. Parce qu’il y a tout Ferrat dedans, ce mélange d’espoir et de renoncement… J’aimerais les inviter à écouter son répertoire par rapport à ce qu’il est et ce qu’il représente dans la chanson francophone: une particularité, une singularité. Mais ce n’est pas gagné d’avance. Alors que tous les chanteurs français chantent Gainsbourg, on ne croule pas sous les reprises de Ferrat. J’en ai trouvé qu’une seule, "Je ne chante pas pour passer le temps », par Mickey 3D, datant de 2004. C’est dire si la sortie de purgatoire de Jean Ferrat sera encore longue…

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