Spectacles

Trop dévoreurs d’ampères pour être verts, les concerts!

Par PASCALE ZIMMERMANN le 04.12.2009 à 00:01

Les organisateurs des grands-messes musicales font des efforts: gobelets lavables, toilettes sèches, courant «bleu», voire «vert». Mais le concept même est peu écologique.

Trois fois 600 ampères dans les câbles! Les piques de puissance requise par le groupe allemand Rammstein, le 20 novembre, avaient de quoi faire exploser tous les générateurs de l’Arena. A titre comparatif, l’ordinateur portable sur lequel a été écrit cet article avale 0,4 ampère pour fonctionner, la lampe sous laquelle vous le lisez, 0,5, et la machine à laver que vous allez faire tourner lorsque vous aurez terminé votre lecture, 4,4 ampères. Des chiffres qui laissent songeur le moins écolo-concerné des consommateurs.

Pour Michael Drieberg, producteur de spectacles de grande envergure et patron de Live Music Production (LMP), «le concept même de concert géant est anti-écologique». «Je pourrais être démagogue et vous dire que nous faisons tout pour préserver l’environnement. Mais dans la réalité des faits, entre la consommation électrique de la sono et des lumières, le transport du matériel par camions à travers toute l’Europe, les spectateurs qui viennent en voiture et les dizaines de milliers de gobelets jetés, tout ça pour deux ou trois heures de musique, vous voyez le tableau? Il n’y a vraiment rien d’écolo là-dedans!»

80 camions pour Johnny

Lors des mégaconcerts au Stade de Genève, l’alimentation électrique est fournie par des générateurs fonctionnant au diesel. Le matériel pour la sono, les lumières, les écrans géants et la scène sont en général loués à l’étranger - Belgique, Angleterre ou France - et acheminés par la route. Les artistes se déplacent souvent en avion, précédés par une cohorte de camions. Pour Mylène Farmer ou Johnny Hallyday, ce ne sont pas moins de 80 semi-remorques qui ont apporté à La Praille leurs petits effets personnels et grands effets spéciaux.

L’herbe n’est pas si verte…

Mais au Stade de Genève, il y a de l’herbe. Quel joli vert! se rassure l’amoureux de la nature. Totalement écolo-correct? «Lorsqu’il faut remplacer le gazon, précise le patron de LMP, nous le commandons en Allemagne où il a poussé sous serre. La pelouse en rouleaux est ensuite transportée par camions frigorifiques jusqu’à Genève.» Transi, notre amoureux bucolique!

Pourtant des mesures qui portent leurs fruits ont été décidées par certains organisateurs (lire ci-dessous). «Nous prenons très au sérieux la préservation de l’environnement… dans la mesure de nos modestes moyens», confirme Jean-Pierre Simonin, directeur de l’Arena. «A chaque concert, nous dressons un bilan écologique de la manifestation. Et je vous assure que le résultat est parfois étonnant.»

Et le patron de la plus grande salle genevoise (10?000 spectateurs au maximum) de prendre un exemple récent: «Un artiste nous a demandé d’utiliser des gobelets lavables dans nos 14 points de vente de boissons. L’idée est louable, mais… j’ai refusé. Il fallait faire venir un énorme camion du fin fond de l’Allemagne comme station de lavage et employer un détergent spécial pour le séchage. Tout ça pour 3 ou 4000 gobelets. Résultat? Aucun gain écologique. De la poudre aux yeux!»

Jusqu’à présent, Jean-Pierre Simonin n’a été saisi par des artistes que de demandes irréalistes, voire opportunistes. «L’engagement en faveur de l’environnement est un bon atout marketing, de nos jours. La méfiance est de mise.» Devant les installations du Paléo Festival de Nyon en matière de gestion des déchets, qu’il a visitées, le directeur de l’Arena est resté bouche bée. «Tout cela m’a emballé. Mais impossible d’installer un tel système de lavage des gobelets à l’Arena, nous n’avons pas la place. Ni les bénévoles pour remplir les machines!»

«On peut toujours mieux faire, et nous sommes en discussion permanente avec l’Arena», confirme Vincent Sager, le patron d’Opus One, grosse société organisatrice de spectacles en Suisse romande. «Tous nos flyers sont imprimés sur du papier recyclé. Du côté des billets, il n’y a pas grand-chose à améliorer: ce sont des souches sécurisées, avec impression d’hologrammes, fournies par la Fnac et Ticket Corner. Mais nous débattons avec Jean-Pierre Simonin de vaisselle recyclable pour réduire le volume des déchets, d’accueil du public, de courant électrique. Nous sommes les clients, nous pouvons avoir des exigences.»

A propos, ce courant électrique qui fait exploser lux et décibels, de quelle couleur est-il? Noir, au Stade de Genève, puisque c’est de l’énergie fossile qui alimente les générateurs. Bleu, à l’Arena. «De l’électricité produite en Suisse uniquement», précise le patron de la salle. «Nous achetons à Palexpo du courant à 18?000 volts sur d’énormes générateurs, que nous transformons en 400 volts. Mais parfois cela ne suffit pas. Pour Rammstein, nous avons dû louer un groupe électrogène supplémentaire afin d’avoir davantage de puissance.»

Voilà qui semble donner raison à Michael Drieberg: «Vous voulez organiser des concerts en respectant la planète? Mettez dans un pré éclairé aux lampions un groupe de flûte traversière, faites venir les spectateurs à pied et la bière par train…!»


La Fête de la musique et Paléo, écolos monstres

230?000 spectateurs au Paléo Festival de Nyon, au moins 200?000 à la Fête de la musique genevoise… En 2009, les deux plus grosses manifestations culturelles de la région ont à nouveau fait le plein. Aussi bien de public que de déchets…

Au Paléo, le geste écolo contribue à l’image de marque du festival. Chaque année, les mesures antipollution sont renforcées. Non seulement le raout musical consomme exclusivement de l’électricité verte, mais il utilise désormais des «urinoirs secs» pour économiser l’eau, apprend-on sur la page «environnement» du site Web du festival. De même, tous les gobelets sont consignés à 2?francs, pour inciter les gens à s’en servir plusieurs fois.

A la Fête de la musique genevoise, une mesure de ce genre n’est pas envisageable, et pour cause: «Nous sommes une manifestation ouverte, rappelle son coordinateur Thierry Sartoretti. Impossible d’imposer une règle semblable au public.» En revanche, la Fête de la musique n’a pas attendu que le développement durable devienne à la mode pour se soucier du recyclage de ses propres infrastructures. «Il y a quelques années, nous avions acquis d’occasion des bidons métalliques qui faisaient office de poubelles. Avec l’introduction de nouveaux containers, nous avons récupéré les bidons pour les transformer en supports de bougies géantes puis en socles d’éclairage. Ils ont donc servi à trois utilisations différentes!»

Comme Paléo, la Fête de la musique a introduit les toilettes à copeaux de bois, l’électricité verte et envisage de tester «sur des petites scènes» l’illumination à l’énergie solaire.

Si le tri des déchets témoigne de la discipline croissante du public – «selon les chiffres de la Voirie, nous avons recyclé 55% des détritus en 2009», précise Thierry Sartoretti – la préoccupation principale reste bien de baisser la quantité totale desdits déchets. «Nous étudions diverses pistes, dont la vaisselle recyclable.»

Luca Sabbatini

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