Choisis par hasard, ils incarnent leur époque. Chaque image existe bien sûr séparément, mais la série seule fait véritablement sens. Il faut donc soit feuilleter le livre, soit parcourir l’exposition organisée à l’Espace Arlaud de Lausanne par l’Elysée, en partenariat avec le Consulat Honoraire de la Fédération de Russie. Je conseillerais bien sûr plutôt la visite. Même trop retapée, l’ancienne maison de la Riponne correspond parfaitement, avec ses hauts plafonds et ses parquets grinçants, aux photos de Vladimir Mishukov.
La quarantaine souriante, ce dernier a choisi comme sujet le «Culte de la famille». Autant dire qu’il ne fait pas le portrait de personnes isolées, mais de groupes. «J’ai demandé aux gens de bien vouloir poser. Ils pouvaient choisir la manière dont ils le feraient à leur domicile. J’ai reçu 78 réponses positives.» Il y a donc autant d’œuvres aux murs. Des œuvres qui se promènent aujourd’hui en Europe. «Le Culte de la famille» a aussi bien été présenté à Rome, Salonique et Milan qu’à Moscou, où vit Vladimir Mishukov.
Même réalisées en collaboration avec les modèles, les images obéissent toutes à la même dramaturgie. Les gens sont vus de face, en noir et blanc. Le décor possède autant d’importance que les personnages. Le format adopté est presque carré, avec un rapport 4 sur 5.
Vous avez reconnu là les caractéristiques de la photo pratiquée au XIXe siècle en studio. La référence la plus claire de Mishukov demeure cependant August Sander (1876-1964). Dans les années 20, à une époque où une formule aussi statique semblait déjà datée, l’Allemand avait entrepris de montrer les «Visages d’une époque». Il s’agissait de types, et non d’individus. Sander «représentait», dans leur cadre professionnel, le cuisinier, le maçon, le banquier ou la ménagère. Vision austère du monde. Aucun des modèles ne souriait, sauf l’actrice Käthe von Nagy. Le sourire faisait partie de son métier…
Les visages se révèlent aussi graves chez Vladimir Mishukov. Il s’agit de fixer autre chose qu’un instant éphémère. Les gens, qui vivent comme la Russie un temps de mutations sociales et économiques, semblent ainsi fixés pour l’éternité. Le spectateur ne connaîtra jamais les liens unissant les membres de la famille, ni du reste leurs noms. Dans ce répertoire, il y a «la famille d’un ingénieur d’une entreprise de construction», comme celle d’une «veuve d’officier de la police criminelle» ou d’un «chauffeur de transports internationaux».
La septantaine de clichés, fortement agrandis, illustre du coup la société du haut en bas. Un directeur financier pose avec les siens (y compris ses jeunes fils!) en tenue de soirée, tandis que le manager d’une entreprise de marketing focalise l’attention avec son t-shirt imprimé de divinités indiennes. S’il se trouve des icônes derrière le pope orthodoxe (sans barbe), une famille blonde semble californienne jusque dans ses attitudes. Comme partout, l’identité traditionnelle compose avec une mondialisation incarnée par les feuilletons américains.
Evidemment, puisque nous sommes en Suisse, nous voudrions décrypter ces images, où chaque détail apparaît lourd de se signification. Ce qui frappe le plus, c’est le nombre d’enfants. Une seule famille n’en a qu’un. C’est souvent cinq. L’autre élément curieux reste l’absence presque complète d’animaux de compagnie. Soit ils n’existent pas. Soit ils n’appartiennent pas à l’image que la famille entend projeter d’elle-même. Trois générations se retrouvent parfois ensemble, ce qui semble devenu inconcevable chez nous. Enfin, la plupart des intérieurs nous apparaissent surchargés. L’effet provient aussi de la netteté voulue du tirage. Elle souligne tout.
L’intérêt premier de cette manifestation reste cependant d’ordre artistique. Dans le genre classique, Vladimir Mishukov dépasse de beaucoup ce qu’on appelle, d’un ton dédaigneux, «la belle ouvrage». L’homme possède un vrai regard et une solide personnalité. A une époque où le 8e Art (la photographie, donc), tend à devenir froid, voir même glacé, il s’agit d’un art humaniste, autrement dit doté de chaleur humaine. Voilà qui fait du bien. Merci Vladimir Mishukov!
Vladimir Mishukov, «Culte de la famille», Espace Arlaud, place de la Riponne à Lausanne. Jusqu’au 14 mars. Ouvert du mercredi au vendredi de 12h à 18h, samedi et dimanche de 11h à 17h.