C’est sur «le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque» d’un chat que s’achève Tristes tropiques.Le livre qui rendit célèbre Claude Lévi-Strauss – 100 ans aujourd’hui – parle pourtant bien des hommes, du moins de ceux que l’on qualifiait alors de «primitifs». Mais toute observation rigoureuse, fût-elle encline à la tendresse, nécessite une prise de distance. Seul parmi les tribus du Mato Grosso en 1938, c’est seul aussi que l’«entropologue» – un néologisme dont il est l’auteur – a traversé un siècle dans lequel il ne se sentait «guère à l’aise». D’où, à côté du succès, les malentendus et parfois même les condamnations de ses contemporains. Celle de Lévinas fut sans appel, qui voyait l’«indifférence absolue» et «le livre le plus athée» dans Tristes tropiques. Claude Lévi-Strauss ne devait pas arranger son cas en clôturant les quatre tomes des Mythologiques (1964-1971) par un «rien» définitif.
«Je hais les voyages»
C’est qu’en plaçant l’homme entre le tout (le structuralisme, pour faire simple, considère que les phénomènes ne doivent jamais être appréhendés de manière morcelée) et le rien, le «plus grand penseur vivant» renvoie Dieu à ses affaires courantes. Troublant sacrilège de la part de ce fils de juifs alsaciens né à Bruxelles le 28 novembre 1908. Doué en tout, Claude Lévi-Strauss l’est aussi en matière de contradiction. «Je hais les voyages et les explorateurs», prévient-il dès la première page de Tristes tropiques. De même, il s’emporte contre l’existentialisme, contre «l’homme contemporain qui s’enferme en tête-à-tête avec lui et tombe en extase devant soi» et se cabre dès qu’on le qualifie de philosophe. «L’ethnologue qui dans toute son œuvre récusa la philosophie est sans doute le meilleur philosophe de son temps», constate cependant l’écrivain Catherine Clément. Si l’on parle tant du bonhomme, c’est qu’il est difficile de résumer sa pensée – clairement exprimée mais complexe en ses rouages – sans l’altérer. Ses héritiers, en revanche, savent très bien ce qu’ils lui doivent. «Les autres anthropologues faisaient des généralisations à partir de cas particuliers. Lui est parti de l’idée qu’on ne pouvait pas comprendre les réalités particulières si on ne faisait pas d’hypothèses générales et si, ensuite, on ne tirait pas les conséquences», commente l’anthropologue Philippe Descola. Sa collègue Françoise Héritier affirme pour sa part qu’«il a totalement renouvelé nos manières de voir le monde, en y mettant des règles, de l’organisation» Stéphane Martin, le président du Musée du Quai Branly, salue chez Claude Lévi-Strauss l’étonnant esprit de synthèse. «Il a exploré et mis en relation les mythes avec d’autres systèmes comme la psychanalyse», souligne-t-il.
Quant à l’écrivain Michel Tournier, il sait gré à l’académicien d’avoir «supprimé le mot sauvage de notre vocabulaire». La vraie sauvagerie ne réside-t-elle pas, finalement, dans «les ravages actuels; (…) la disparition effrayante des espèces vivantes; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne», comme s’en inquiétait récemment Claude Lévi-Strauss? A cela, même un chat complice ne peut rien.