Soixante ans de chansons, de tournées et les plus de cent millions d’albums vendus ne l’ont pas rassasié. A 85?ans, Charles Aznavour a faim comme au premier jour. Il s’en explique dans son dernier livre, A voix basse, à la fois recueil de souvenirs, suite de conseils aux artistes en devenir et compilation de confidences.
Né Aznavourian, fils de réfugiés arméniens ayant fui le génocide de 1915 en Turquie, Charles n’a jamais caché son immense besoin de reconnaissance, sa soif de succès – «et d’argent», susurrent les mauvaises langues. Timide, complexé par sa taille, sa voix «brumeuse», ses origines modestes et son manque de diplômes, il a bataillé. Il a vogué «de gala en galère», se produisant dans des cabarets tendance boîte de nuit russe ou Crazy Horse, «où les effeuilleuses suscitent bien plus d’intérêt chez le spectateur que l’artiste».
Goût de la reconnaissance
Patient, déterminé, il a attendu vingt ans que la réussite pointe le bout de son nez. Aznavour n’a rien oublié, rien pardonné. Il a beau être aujourd’hui un des derniers géants de la chanson, il garde une rogne féroce contre les plumitifs qui l’ont éreinté à ses débuts, ne voyant que son physique «ingrat», doublé d’une voix «horrible» sur fond d’œuvres «peu populaires»…
Heureusement, famille et amis l’ont soutenu, persistant à croire qu’on finirait par l’écouter. Parmi ces fidèles, Edith Piaf, qui le gardera dix ans à son service. Il fut tour à tour son secrétaire, son chauffeur, son porteur de valises, voire un compagnon de beuverie.
Le public d’abord
Aznavour ne le cache pas, il guette la reconnaissance de la profession. Elle tarde à venir? Il a de la mémoire… Il a rêvé durant vingt ans d’obtenir le Prix Charles-Cros. Mais lorsqu’il lui est accordé en 1973, il refuse d’aller le chercher: «J’avais pris le parti de m’en foutre comme de mon premier hochet.»
Heureusement, il y avait le public. Pour Aznavour, c’est le seul juge, pour qui il est prêt à tout donner: «Les prix ne pèsent guère face à l’amour du public. (…) C’est pourquoi, quelles que soient les difficultés, jamais je ne me suis présenté sur scène en mauvaise santé. Jamais je n’ai puni la salle pour les spectateurs qui n’étaient pas venus.»
L’homme cultive les paradoxes. Oui, se produire en public continue à lui provoquer un indicible trac. Oui, il a plus d’une fois imaginé tirer sa révérence, pour se reposer enfin. Mais il souligne qu’il ne peut se passer «des triomphes, des petits succès, des bides, des tournées». Parfois, il doute si fort qu’il se demande si, à travailler pendant des années sans lever la tête, à se construire un avenir avec acharnement, il n’a pas sacrifié son présent. Il songe alors à la retraite? «Foutaise!» assène-t-il. Ce qui ne l’empêche pas de rêver.
«A voix basse», de Charles Aznavour, aux Editions Don Quichotte, 226 pages.
Un disque enregistré à Hollywood
En mai dernier, Charles Aznavour passait la porte des studios Capitol à Hollywood. Le lieu idéal pour la rencontre entre le crooner français et le Clayton-Hamilton Jazz Orchestra, big band fondé par John Clayton (compositeur et contrebassiste) et Jeff Hamilton (batterie). Le projet? Revisiter une douzaine de classiques du grand Charles, réorchestrées par John Clayton, et graver deux inédits en duo avec la chanteuse américaine Rachelle Ferrell. Le résultat? Bluffant. Les nouveaux titres (Fais-moi rêver, Je suis fier de nous) ont l’air de faire partie du répertoire aznavourien depuis toujours, alors que les anciens (dont La bohème) se coulent dans le swing élégant du big band. Le grain de voix, la diction si particulier du père de La mamma, rien n’a changé. Mais le jazz leur donne une coloration nouvelle.
Le petit Charles est sorti du studio en s’amusant à l’idée d’avoir sa photo alignée au mur, avec les grands: «Je ne suis pas quelqu’un qui se vante, on le sait, mais c’est enfantin, il y aura un Français aussi», s’est-il réjoui.
Charles Aznavour & The Clayton Hamilton Jazz Orchestra, distr. EMI.
Bio express Charles Aznavour
1924 Naissance à Paris de Shahnourh Varinag Aznavourian. Parents arméniens.
1933 Premiers pas sur scène.
1946 Tournée avec Piaf.
1956 Premier passage à l’Olympia.
1960 Tourne dans Tirez sur le pianiste, de François Truffaut.
1972 S’installe en Suisse.
1988 Crée sa Fondation Aznavour pour l’Arménie, suite au tremblement de terre qui a ravagé le pays.
1992 Achète les Editions musicales Raoul Breton (Piaf, Trenet, Barbara, Lama, Lemay).
2002 Tourne dans Ararat, d’Atom Egoyan.
2006 Concert en plein air à Erevan, la capitale de l’Arménie, devant 100?000 spectateurs.
2009 Nommé ambassadeur d’Arménie en Suisse.