come-back

Bertrand Cantat, artiste ou assassin? Le web s’en mêle

Par FABRICE GOTTRAUX le 15.11.2008 à 00:01

Trois jours après le retour de Noir Désir, la France s’étripe sur la Toile.

Un artiste a-t-il le droit d’être un salaud? Un chanteur, a fortiori célèbre, peut-il se démarquer d’un crime qu’il a commis jadis? Vaste question, qui colle aux basques dès que l’on s’intéresse au phénomène tout récent — trois jours à peine — suscité par le retour via Internet du groupe de rock français Noir Désir. L’histoire est connue.

Alors, Bertrand Cantat, chanteur de Noir Désir, artiste ou assassin? De cette accusation, il a eu à répondre devant la justice lituanienne. L’homme a purgé sa peine. Il est aujourd’hui en liberté conditionnelle. En 2011, la durée officielle de sa peine aura pris fin. Pour de bon. Si d’ici là tout va bien.

Chanteur, Bertrand Cantat l’était de métier, avant son incarcération. Rien ne stipule qu’il ne puisse plus recouvrer son ancienne activité. Quel est le problème, alors? Car problème il y a. Ou plutôt malaise. Du moins pour nombre d’internautes — français pour la plupart — s’écharpant gaillardement par forums web interposés.

Fantôme de la guillotine
L’essentiel des débats tient à une question: au vu de son passé criminel, Bertrand Cantat peut-il décemment reprendre du service à la tête de Noir Désir? Il y a les pour et les contre, forcément. La majorité des commentaires glanés sur les sites web des principaux quotidiens français (Le Parisien, Le Journal du Dimanche ou encore Le Monde) sont symptomatiques d’une tendance propre à notre époque (lire ci-dessous): faire justice soi-même. Avec un petit «j».
Où le fantôme de la guillotine fricote avec la notion élastique de «respect». Où le plaisir immédiat de la musique prend parfois des airs indécents.

«C’est inacceptable. Pour la famille Trintignant, en tout cas…», plaide cet internaute. Plus loin, «Noir Désir est mort avec Marie Trintignant». Déclaration sans appel qui côtoie des commentaires plus terre à terre: «Difficile de télécharger les titres. Le site du groupe est au bord de l’explosion.»

Sur la Toile, chacun a sa morale. «Le silence serait un engagement plus fort», dixit un visiteur, qui admet avoir écouté les nouveaux morceaux… Même idée, autre couleur: «Quand on prétend donner des leçons, on donne l’exemple. En attendant, on la ferme.» Tout cela, dans le fond, ne serait-il pas qu’une «indignation fantasmagorique qui n’a pas lieu d’être»?

En fait de débat, le gros des intervenants occulte la question artistique, pour refaire encore et encore l’histoire du drame. Retour au 27 juillet 2003, Vilnius, Lituanie. On tente de réconcilier les esprits. Certains en font même leur beurre, à l’instar de Muriel Cerf, auteure d’une biographie sur le chanteur, en 2006. «Bertrand Cantat a une blessure dans la voix emprunte du drame de Vilnius», explique-t-elle sur leparisien.fr.

Tonalité idéologique, enfin, capturée sur lemonde.fr: «les bobos frémissent d’aise au retour de Cantat» lance un internaute. Réponse: «Allez écouter les relents fascisants de Sardou». Droite, gauche, droite… Plaies et bosses. Les morts sont enterrés, les vivants s’étripent. Ça finira bien par passer.


La «pipolisation» laisse peu de place à l’autonomie de l’œuvre

Faut-il juger une œuvre à l’aune de son auteur? En clair, l’acte artistique s’inscrit-il dans le prolongement des options morales, ou des comportements, de l’artiste? Le débat est ancien, qui valut à Céline d’être voué aux gémonies par certains quand d’autres, au nom de la littérature, prononçaient son absolution.

«Je pense qu’on ne doit pas dissocier l’artiste de son œuvre mais qu’on ne doit pas pour autant les assimiler», relève ainsi Sébastien Roth, philosophe et créateur de la revue A bras le corps. «La réception critique doit tenir compte de tout et c’est le spectateur qui peut recréer quelque chose qui est l’artiste, l’œuvre plus le spectateur».

Pour sa part, le photographe Daniel Schweitzer (portraitiste d’auteurs) considère que «l’assimilation de l’artiste à son œuvre est un phénomène relativement récent. Il fait écho à la pipolisation toujours plus grande des artistes, qui laisse peu de place à l’autonomie de l’œuvre. Même s’il est évident que c’est bien l’artiste qui crée l’œuvre et qu’il peut y avoir corrélation entre les deux, cette assimilation tend à privilégier une seule approche: celle de la mise en valeur du créateur au détriment de l’œuvre qui doit délivrer un message - psychologique ou social - concernant l’histoire de l’artiste».

Dans le cas de Noir Désir, on touche justement aux limites de cette démarche artistique. Bertrand Cantat, en effet, est privé par la loi du droit de faire usage de sa propre histoire (le meurtre de sa compagne).

C’est pourtant au regard de celle-ci que ses nouvelles chansons sont interprétées. Ce dont témoigne la réflexion de la journaliste Rima Elkouri sur son blog: «S’il fait une chanson politique», dit-elle à propos du chanteur de Noir Désir, «on dira comme moi que l’assassin qu’il est est bien mal placé pour parler». «C’est justement parce que le répertoire de Cantat se situe dans le champ de la morale que ses actes - et là il s’agit de la mort d’une femme, elle aussi «pipolisée» - en imprègnent durablement la lecture», note encore Daniel Schweitzer.

Sans pratiquer d’amalgame réducteur, on relèvera que les mêmes mécanismes sont en action dans la récente affaire Kundera. Accusé d’avoir dénoncé un étudiant il y a un demi-siècle, l’écrivain Tchèque a essuyé des critiques d’autant plus sévères que ses romans condamnent par avance l’acte qu’on lui reproche (et dont, rappelons-le, il assure être innocent).

Au final, la question est peut-être moins de savoir de quelle manière le drame de Vilnuis interfère dans l’écoute de l’auditeur que de s’interroger sur ce qu’il en subsiste sous la plume de Cantat. A cela, lui seul est en mesure de répondre…
Lionel Chiuch

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