La Saint-Valentin approche. Il va peut-être falloir imaginer quelques mots doux inédits à murmurer à l’oreille de l’être aimé. Des formules exotiques, pourquoi pas. Messieurs, essayez donc: «Chérie, pourrais-je te crémer le gâteau?» C’est du québécois; c’est très cochon. Madame répondra peut-être alors: «Désolée, pas ce soir, l’Armée rouge a débarqué.» C’est encore du québécois; et assez souvent rédhibitoire.
Ces deux exemples gratinés nous viennent du tout récent Dictionnaire érotique de la francophonie, du philologue belge Georges Lebouc (nom qui, du reste, pourrait paraître assez adapté au propos), auteur de maints ouvrages sur les arcanes linguistiques. Pour le coup, il s’agit peut-être d’éloigner les enfants du journal. Ce recensement lexical là n’est pas toujours très convenable. Car il y est question de l’ambassadeur (gros zizi) congolais, de l’awoulaba (joli derrière féminin) ivoirien, de la messe de minuit (galipettes endiablées) tchadienne ou du mariage derrière la cuisine (adultère) réunionnais. Pour adultes, donc.
Ballon et haricot
Drôle d’entreprise tout de même, pour un universitaire de renom, que d’inventorier scientifiquement les mots olé olé des français mondiaux. «Pour attirer l’attention sur la richesse du parler francophone, j’aurais pu choisir les voyages en ballon ou la culture du haricot vert», sourit le chercheur. «Mais j’ai préféré opter pour un thème qui intéresse tout le monde: l’amour et le sexe. On n’entreprend pas un tel travail pour être lu par sept personnes.»
Quand Georges Lebouc considère la francophonie, il omet… la France. Pas d’expression tricolore, donc. Ce qui laisse tout de même un vaste paysage lexical. On notera d’ailleurs que, parmi toutes les nations conviées à ce dico culotté (ou plutôt déculotté), la Suisse et la Belgique ne brillent guère. «Oui, c’est très étrange. Les Belges et les Romands désirent, aiment et procréent comme tous les autres peuples. Pourtant, ils se montrent singulièrement peu imaginatifs pour en parler. Une forme de pudeur?»
Dompter le petit frère
A contrario, Africains et Québécois font preuve d’une verve débridée autant que gaillarde, «avec des centaines d’expressions plus ou moins corsées». Le grand prix de la cochonnerie? «Le Québec, sans hésiter», répond le philologue. «On y rencontre, en particulier, nombre de formules pour désigner l’arrivée des règles (dont la mystérieuse formule Tante Sophie est en ville) et la masturbation: se donner un up and down, se polir le shaft, dompter le petit frère, faire marcher le petit moulin, cailler le pipi ou se poigner le Willie.» Sans oublier le présomptueux coller les mouches au plafond.
Toute cette terminologie onaniste demeure, du reste, dans une perspective résolument masculine. «C’est une constante. D’ailleurs, les mots
qualifiant les organes mâles ( entendez le bazooka et les chnolles ) s’avèrent deux fois plus nombreux que ceux désignant le sexe féminin (par exemple la cocotte antillaise ou la mijole belge).» Le parler paillard est donc macho.
«Tous les pays ont ainsi des expressions pour parler d’une femme facile, avec plus ou moins d’élégance ou de méchanceté. La pissette, le zizi en québécois, donne par exemple l’agace-pissette, qui signifie une allumeuse.»
Voilà pour les choses de la chair. Mais relevons donc d’un cran le débat, pour causer sentiment. Le soir de la Saint-Valentin, à l’issue d’un souper aux chandelles, déclarez donc votre flamme à la mode canadienne: «Je suis dans le trèfle par-dessus la tête.» Message non reçu? Insistez: «J e t’aime à la folie comme une puce à l’agonie.» Effet garanti.
«Dictionnaire érotique de la francophonie», Georges Lebouc, ed. Racine, 150 pages.