Elle a depuis longtemps remisé son truc en plumes. Pourtant, Zizi Jeanmaire vient le saluer tous les jours. C’est qu’entre «gens du milieu», on se comprend. Et pour cause: au cours de ses multiples vies, Jean-Yves Glauser, alias le père Glôzu, big boss du Café de l’Hôtel de Ville, a même endossé la casquette de patron du Moulin Rouge genevois en 1973.
Le music-hall, les vedettes, les froufrous et les orchestres, tout ça, il connaît! Alors pensez donc, l’arrivée imminente des filles du sacro-saint Crazy Horse à Genève*, ça lui titille la rétine, à Jean-Yves Glauser. «Je me demande comment ils vont parvenir à monter un tel show sur une si petite scène», s’interroge-t-il, avant de balayer ses questionnements d’un revers de la main. Peu importe. Le passage des filles du Crazy marque le retour en grâce du cabaret à l’ancienne – «Le seul, le vrai!» – en terre genevoise. C’est le plus important.
Des filles «calibrées au moule»
Car le noctambule reconverti avoue sa nostalgie de ce monde tissé d’illusions, de strass et de paillettes. «Dans les années 60 à Paris, j’ai eu la chance d’assister aux spectacles au Crazy Horse. C’était extraordinaire à l’époque de voir ces filles, toutes calibrées au moule. J’ai été à la fois surpris et impressionné par l’invention géniale d’Alain Bernardin: projeter à même le corps des danseuses des diapositives de couleurs, ce qui les habillait littéralement de lumière. Du jamais-vu à l’époque. Tout simplement magique!»
De là à recréer la chaude ambiance parisienne autour du lac Léman, il n’y a qu’un pas. Risqué. «Tous ceux qui ont voulu imiter Paris à Genève se sont cassé les dents. C’est trop petit ici et il n’y a pas la même clientèle»
Jean-Yves Glauser s’essaie d’abord à La Chaux-de-Fonds en 1966, où il ouvre le premier cabaret local: «Ils n’avaient jamais vu ça. A ce moment-là, on ne parlait pas de strip-tease mais d’effeuilleuses.» Il y restera sept?ans, avant de débarquer à Genève, ses idées sous le bras, pour imposer sa griffe au Moulin Rouge. Au début, tout va bien: «Plusieurs vedettes sont passées sur nos planches, comme Fernand Reynaud par exemple», se souvient-il dans un sourire.
Autre temps, autres mœurs. Aujourd’hui, à la simple évocation du mot «cabaret», les gens pensent aussitôt semi-mondaine et lap-dancing. Bref, sordide. «A l’époque, c’était autre chose, il n’était pas question de fricoter avec le client. Après, ce qu’elles faisaient chez elles, ça ne nous regardait plus.»
La télévision a tué le cabaret?
Rapidement, l’amuseur public se fait clown triste. Avec pudeur, il raconte les derniers soupirs de cet art pourtant si envoûtant. «C’est devenu désuet au début des années 80. Je pense que c’est la télévision qui a tué progressivement les cabarets. Les gens ont commencé à ne plus vouloir se déplacer. Au début, on a cherché des formules différentes, on a éliminé l’orchestre. En vain.» Silence. «Dire qu’aujourd’hui, les vraies vedettes, ce sont les disc-jockeys. C’est définitivement un autre monde.»
Les filles du Crazy, promis, il essaiera d’aller les voir, même si son emploi du temps à venir risque de rendre la chose compliquée. «D’autant que je ne loupe jamais un spectacle quand je vais à Paris, mais celui-là, je ne l’ai pas vu.» Pas encore.
*Forever Crazy, au Théâtre du Léman du 2 au 14 février. Réservations Fnac.